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Haletant, il assombrit la chambre et s’étendit sur le petit divan jusqu’à ce que les élancements dans ses yeux s’apaisent. Par ailleurs, s’il avait été conditionné pour prendre la place du jeune Vorkosigan, il était normal que tout cela lui paraisse si familier. Il allait devoir étudier Barrayar en long, en large et en travers. Je l’ai déjà fait. Il avait envie de supplier Rowan de le plaquer contre un mur et de lui donner une nouvelle dose de thiopenta, même si ça lui faisait éclater les artères. Ça avait failli marcher la première fois. Peut-être qu’un nouvel essai…

La porte glissa.

— Tu es là ? (Les lumières s’allumèrent. Rowan était sur le seuil.) Tu vas bien ?

— Mal au crâne. Je lisais.

— Tu ne devrais pas…

… t’acharner autant, conclut-il à sa place en silence. Le refrain préféré de Rowan depuis quelques jours, depuis son entrevue avec Lilly. Mais, cette fois, elle ne termina pas sa phrase. Il se redressa sur un coude. Elle vint le rejoindre.

— Lilly veut que nous montions la voir.

— D’accord…

Il voulut se lever mais elle le retint. Elle l’embrassa. C’était un long, très long baiser, d’abord délicieux mais qui ne tarda pas à l’inquiéter. Il s’écarta.

— Rowan, que se passe-t-il ?

–… Je crois que je t’aime.

— C’est un problème ?

— Pour moi seulement. (Elle sourit brièvement, sans joie.) C’est à moi de me débrouiller avec.

Il emprisonna ses mains, longeant du bout des doigts ses tendons, ses veines. Elle avait des mains magnifiques. Il ne savait pas quoi dire.

Elle le tira sur ses pieds.

— Allons-y.

Ils se tinrent par la main jusqu’à l’entrée du tube. Après avoir posé sa paume dans la serrure, elle ne la lui rendit pas. Ils s’élevèrent côte à côte et sortirent ensemble dans le salon de Lilly.

Celle-ci était assise dans sa chaise à large dossier. Aujourd’hui, ses cheveux blancs étaient prisonniers dans une unique natte telle une longue corde qui pendait sur ses épaules jusqu’à son ventre. Derrière elle, à sa droite, se tenait Hawk, silencieux et immobile. Pas pour la servir. Pour la protéger. Trois étrangers en uniforme gris quasi militaire leur faisaient face, deux femmes assises et un homme debout. Une des femmes avait des cheveux bouclés, très courts, des yeux marron qui se fixèrent sur lui avec une intensité hallucinée et brûlante. L’autre, plus âgée, avait des cheveux tout aussi courts mais un peu plus clairs avec quelques mèches grises. Mais ce fut l’homme qui l’hypnotisa.

Mon Dieu. C’est l’autre moi.

Ou… pas moi. Ils se tenaient face à face. L’autre était douloureusement impeccable, avec ses bottes propres, son uniforme net. Par sa simple apparition, il représentait le salut de Lilly. Un insigne brillait à son col. Amiral… Naismith ? Naismith était le nom cousu sur la poche gauche de sa poitrine. L’éclat de ses yeux gris, le sourire à moitié réprimé rendaient son visage merveilleusement vivant. Autant il n’était que l’ombre osseuse de quelqu’un, autant cet homme semblait être le double – au sens algébrique – de ce même quelqu’un : trapu, carré, musculeux et intense, il avait le visage lourd et une solide bedaine. Il ressemblait à un officier supérieur avec son corps massif posé sur deux jambes puissantes et écartées dans la pose agressive d’un bull-dog trop lourd. Tel était donc Naismith, le fameux sauveur décrit par Lilly. Il n’était pas difficile de le croire.

Un sentiment atroce rongea lentement sa fascination pour son clone-jumeau. Je ne suis pas le bon. Lilly venait de gâcher une fortune à faire revivre le mauvais clone. Elle devait être furieuse. À quel point ? Pour un leader jacksonien, une telle erreur était assimilable à un crime. De fait, le visage de Lilly était fermé et dur tandis qu’elle se tournait vers Rowan.

— C’est bien lui, fit avec une voix étrangement rauque la femme au regard brûlant.

Elle avait les poings serrés.

— Est-ce… que je vous connais, ma’ame ? demanda-t-il poliment, prudemment.

Elle était comme une torche vivante et cela le perturbait. Inconsciemment, il se rapprocha de Rowan.

La femme garda un visage de marbre. Seules ses pupilles palpitèrent brièvement comme si elle venait de recevoir une décharge de laser dans le plexus solaire. Elle éprouvait une émotion réelle et profonde, mais laquelle ? De l’amour, de la haine ? La tension dans la pièce ne faisait que croître… et sa migraine aussi.

— Comme vous voyez, dit Lilly. Vivant et en bonne santé. Revenons à notre discussion sur le prix.

La petite table était couverte de tasses et de miettes. Depuis quand durait cette conférence au sommet ?

— Dites ce que vous voulez, fit l’amiral Naismith, lesouffle lourd. Nous paierons et partirons.

— À condition que cela reste raisonnable. (La femme plus âgée adressa un regard étrange à son chef, comme si elle cherchait à le calmer.) Nous sommes venus récupérer un homme, pas un corps animé. Une résurrection bâclée nous vaudrait bien une petite remise, à mon sens.

Cette voix d’alto, cette ironie… Je te connais.

— Sa réanimation n’a pas été bâclée, fit sèchement Rowan. S’il y a eu un problème, ça a été au cours de la préparation…

La femme enragée sursauta et prit un air féroce.

–… Mais, en fait, il se rétablit plutôt bien. Il fait des progrès chaque jour. C’est trop tôt, c’est tout. Vous exigez trop de lui. (Un regard vers Lilly.) Le stress et la pression retardent la guérison. Il s’acharne trop sur lui-même. Au lieu de se reposer, de se laisser aller, il s’impose des épreuves…

Lilly leva une main apaisante.

— Ainsi parle ma spécialiste en cryoréanimation, dit-elle à l’amiral. Votre frère-clone est en phase de guérison et on peut espérer qu’elle soit totale. Si c’est bien ce que vous désirez.

Rowan se mordit les lèvres. La femme enragée se dévora le bout de l’index.

L’amiral Naismith lança un regard vers les larges fenêtres qui dévoilaient un autre après-midi sombre d’hiver jacksonien. Les nuages bas et fuyants crachaient de la neige. L’écran de force étincelait, avalant en silence les particules de glace.

— J’ai du mal à oublier l’histoire récente, ma’ame, dit-il à Lilly. Vous en savez autant que moi et vous comprenez pourquoi je ne tiens pas à m’éterniser ici. Venez-en au fait.

C’était juste assez tortueux pour obéir à l’étiquette des affaires sur l’Ensemble de Jackson mais Lilly hocha la tête.

— Comment se porte le Dr. Canaba, ces jours-ci, amiral ?

— Quoi ?

Succinctement, pour une Jacksonienne, Lilly expliqua en quoi le sort du généticien l’intéressait.

— Votre organisation a réussi à faire disparaître Hugh Canaba sans laisser de trace. Votre organisation a ramassé dix mille prisonniers de guerre marilacans sous le nez de leurs gardiens cetagandans sur Dagoola IV. Je dois admettre que ceux-ci n’ont spectaculairement pas disparu. Quelque part entre ces deux extrêmes se situe le sort de ma petite famille. Vous pardonnerez ma plaisanterie si je dis que vous semblez être exactement ce que le docteur a prescrit.

Naismith écarquilla les yeux. Cela ne dura pas : il se frotta le visage, suça un peu d’air entre ses dents et eut un rictus fatigué.

— Je vois. Madame. Bien. En fait, un tel projet est parfaitement réalisable. Mais, vous comprendrez que je ne puis le sortir de ma poche cet après-midi…

Lilly acquiesça.

— Dès que j’aurai pris contact avec mes renforts, je pense que nous pourrons arranger quelque chose.