— Dans ce cas, dès que vous aurez pris contact avec vos renforts, revenez nous voir, amiral, et votre clone-jumeau vous sera rendu.
— Non… ! commença la femme enragée en se dressant à moitié.
Sa camarade la retint par le bras et secoua la tête. Elle retomba sur son siège.
— D’accord, Bel, marmonna-t-elle.
— Nous espérions le récupérer aujourd’hui, dit le mercenaire en se tournant vers lui.
Leurs regards se croisèrent. L’amiral détourna les yeux comme pour se protéger d’un stimulus trop intense.
— Mais cela me priverait de ma monnaie d’échange, murmura Lilly. Quant à l’arrangement habituel, la moitié à la commande, la moitié à la livraison, il me paraît à l’évidence impraticable. Pour vous rassurer, j’accepterai un modeste acompte financier.
— Ils semblent bien s’occuper de lui pour l’instant, dit l’officier aux cheveux châtains d’une voix incertaine.
L’amiral fit la grimace.
— Mais cela vous donnerait l’opportunité de contacter d’autres partis afin de le mettre aux enchères. Je vous conseillerais, madame, d’éviter une guerre des offres. Cette guerre pourrait devenir bien réelle.
— Vous êtes unique, amiral, et cela suffit à protéger vos intérêts. Personne ici sur l’Ensemble de Jackson ne possède ce que je désire. Vous, oui. Et il semble que ce soit réciproque. Nous sommes en parfaite position pour nous entendre.
Pour une Jacksonienne, c’était plus qu’un encouragement. Vas-y, accepte le Contrat ! pensa-t-il avant de se demander pourquoi. Pour quelle raison ces gens le voulaient-ils ? Dehors, un vent violent fouettait les flocons qui venaient cogner aux vitres.
Cogner aux vitres…
Lilly fut la suivante à s’en rendre compte. Ses yeux sombres s’agrandirent. Les autres n’avaient encore rien remarqué… l’arrêt du scintillement silencieux. Le regard étonné de Lilly croisa le sien au moment où il le détournait de la fenêtre. Elle ouvrit la bouche pour parler.
La fenêtre explosa.
C’était du verre de sécurité. Au lieu d’échardes tranchantes, ils furent bombardés par une grêle de grains brûlants. Les deux femmes mercenaires bondirent, Lilly cria quelque chose, Hawk sauta devant elle, son neutralisateur à la main. Une espèce de grosse voiture accostait la fenêtre : un, deux… trois, quatre énormes soldats bondirent dans la pièce. Un scaphandre transparent anti-bio recouvrait leurs écrans anti-brise-nerfs ; leurs visages étaient casqués et entièrement cagoulés. Le neutralisateur de Hawk les atteignit plusieurs fois sans effet.
Tu obtiendrais de meilleurs résultats si tu leur envoyais ton misérable flingue à la tête ! Il se mit à chercher frénétiquement un projectile autour de lui, un couteau, une chaise, un pied de table, n’importe quoi qui lui permettrait de les attaquer. De la poche d’une des mercenaires, une voix assourdie s’éleva depuis un communico :
— Quinn, ici Elena. L’écran de force du bâtiment vient de tomber. J’ai des relevés de décharges d’énergie. Qu’est-ce qui se passe là en bas, nom de Dieu ? Tu veux des renforts ?
— Oui ! hurla la femme enragée tout en roulant sur elle-même pour éviter un rayon de neutralisateur qui la suivit, en craquant, sur la moquette.
Ils ne veulent pas tuer. Cet assaut était pour un enlèvement, pas pour un assassinat. Hawk avait enfin eu la présence d’esprit de s’emparer de la table ronde pour cogner avec. Il frappa un des assaillants mais fut descendu par un deuxième. Lilly restait parfaitement immobile, observant la scène d’un air sévère. Un coup de vent froid fit frissonner les jambes de son pantalon de soie. Personne ne la visait.
— Lequel est Naismith ?
La voix amplifiée tomba d’un des soldats en armure. Les Dendariis avaient dû renoncer à leurs armes pour prendre part à la conférence. L’une des mercenaires s’approchait à distance de corps à corps avec l’un des intrus. Cette option, vu sa taille et son état, lui était interdite. Il attrapa Rowan par la main et s’accroupit derrière une chaise dans l’espoir de gagner le tube.
— Prenez-les tous les deux, ordonna le chef à ses sbires.
Un soldat bondit vers le tube pour leur couper la route. Il faillit lâcher Rowan en se trouvant nez à nez avec un neutralisateur.
— Pas question ! hurla l’amiral en se jetant comme un boulet sur ce soldat.
L’homme trébucha et sa décharge se perdit dans le plafond. Il bondit, plongea dans le tube avec Rowan. Il se tourna une dernière fois pour voir un rayon de neutralisateur toucher Naismith à la tête. Les deux autres Dendariis étaient à terre.
Ils descendirent avec une abominable lenteur. Si Rowan et lui atteignaient le générateur de l’écran de force, pourraient-ils emprisonner les assaillants à l’intérieur ? Des décharges de neutralisateur grésillaient à leur poursuite, s’écrasant comme de petites étoiles filantes contre les parois. Ils se tordirent dans l’air et réussirent à atterrir sur leurs pieds avant de se projeter dans le couloir. Pas le temps d’expliquer… Il attrapa la main de Rowan, la plaqua contre le système de commande et éteignit le tube d’un coup de coude. Le soldat qui les poursuivait hurla et fit une chute de trois mètres, pas tout à fait sur la tête.
Le choc le fit grimacer et il entraîna Rowan dans le couloir.
— Où sont les générateurs ? hurla-t-il.
Des Durona alarmés jaillissaient de partout. Deux gardes de la maison Fell apparurent à l’autre bout du couloir et se ruèrent vers le tube et vers eux. Mais étaient-ils des alliés ou des ennemis ? Il tira Rowan à l’abri de la plus proche ouverture.
— Ferme ! s’exclama-t-il.
Ils se trouvaient dans un appartement. Un cul-de-sac. Difficile de s’évader de là. Mais les secours arrivaient. Il ignorait juste à qui ces secours étaient destinés. Quelqu’un a baissé votre écran de force… de l’intérieur. Ça ne pouvait avoir été fait que de l’intérieur. Il était plié en deux, la bouche ouverte pour chercher de l’air, les poumons en feu, le cœur battant et la poitrine douloureuse. Un voile s’était posé sur ses yeux. Il tituba jusqu’à la fenêtre, malgré le danger, essayant de faire le point sur la situation. Des cris et des chocs étouffés résonnaient dans le couloir.
— C’mment c’ss’salopards ont baissé vot’écran ? cracha-t-il à Rowan en s’accrochant au rebord de la fenêtre. Pas entendu d’explosion… Un traître ?
— Je ne sais pas, répondit Rowan, angoissée. C’est la sécurité extérieure. Ce sont les hommes de Fell qui en sont responsables.
Il regarda dehors le parking glacé. Deux autres hommes en vert le traversaient en courant, criant, montrant quelque chose au sommet du bâtiment. Ils se jetèrent derrière un véhicule et s’acharnèrent à mettre en batterie une arme à projectiles. Un autre garde leur fit des signes affolés : pas question de tirer, ils risquaient d’atteindre l’appartement et tuer ceux qui s’y trouvaient. Ils acquiescèrent et attendirent.
Il se tordit le cou, face au verre, pour voir ce qui se passait au-dessus. L’aérocar blindé planait toujours devant la fenêtre de l’appartement de Lilly.
Les assaillants se retiraient déjà. Merde ! Aucune chance avec l’écran de force. Je suis trop lent. L’aérocar tangua tandis que les soldats rembarquaient en hâte. Des mains apparurent entre le bâtiment et le véhicule et un gros petit corps vêtu de gris fut passé par la fenêtre du sixième étage. Les mains attrapèrent le paquet. Puis ce fut au tour d’un soldat inanimé. Ils partaient sans laisser de blessés derrière eux à interroger. Rowan, les dents serrées, le tira en arrière.