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Bel Thorne de l’Ariel était en retard. Voilà qui était inhabituel. Son insatiable curiosité était l’une des caractéristiques de Thorne : une nouvelle mission était comme un cadeau de Fête de l’Hiver pour l’hermaphrodite de Beta. Miles se tourna vers Elena Bothari-Jesek en l’attendant.

— Tu as pu rendre visite à ta mère sur Escobar ?

— Oui, merci. (Elle sourit.) C’était… agréable, d’avoir un peu de temps. On a pu bavarder de choses dont nous n’avions pas parlé la première fois.

Cela avait été bon pour toutes les deux, jugea Miles. Cette tension qui habitait en permanence ses yeux sombres avait quelque peu disparu. Elle allait de mieux en mieux, petit à petit.

— Bien.

Il leva les yeux quand la porte glissa mais ce n’était que Quinn se ruant à l’intérieur de la salle avec des dossiers de sécurité à la main. Elle avait remis son véritable uniforme d’officier et semblait très à l’aise et efficace. Elle tendit les dossiers à Miles qui les chargea dans la comconsole. Une nouvelle minute passa. Toujours pas de Bel Thorne.

Les conversations mouraient. Ses officiers le considéraient attentivement. Mieux valait arrêter de se tourner les pouces. Avant de brancher le plateau de la comconsole, il demanda à la cantonade :

— Y a-t-il une raison qui explique le retard du capitaine Thorne ?

Ils le regardèrent puis se contemplèrent les uns les autres. S’il y avait eu un problème avec Bel, on m’aurait déjà fait un rapport. Pourtant, son estomac se nouait.

— Où est Bel Thorne ?

Du regard, ils désignèrent Elena Bothari-Jesek comme leur porte-parole. C’était extrêmement mauvais signe.

— Miles, fit-elle d’une voix hésitante, Bel était-il censé rentrer avant toi ?

— Rentrer ? Où donc est-il allé ?

Elle le dévisageait comme s’il avait perdu la tête.

— Bel est parti avec toi sur l’Ariel, il y a trois jours.

Le visage de Quinn se redressa vivement.

— Impossible.

— Il y a trois jours de ça, nous étions encore en route pour Escobar, commença Miles.

Le nœud dans son estomac se transformait en bombe à neutrons. Il ne dominait pas du tout cette réunion. Il avait l’impression de trébucher.

— Tu as pris l’escadron vert avec toi. C’était le nouveau contrat, d’après Bel, ajouta Elena.

— Voilà le nouveau contrat.

Miles tapa sur la comconsole. Une hideuse explication commençait à poindre dans son esprit, née dans le trou noir de son ventre. Les visages autour de lui annonçaient clairement que l’assemblée se divisait en deux camps : la minorité qui avait pris part à cette affaire sur Terre deux ans plus tôt semblait effrayée, les autres qui n’y avaient pas été directement mêlés étaient complètement perdus…

— Où ai-je dit que j’allais ? s’enquit Miles.

Il avait utilisé un ton doux, pensait-il, mais plusieurs d’entre eux grimacèrent.

— L’Ensemble de Jackson.

Elena le regardait droit dans les yeux avec l’attention d’un zoologiste sur le point de disséquer un spécimen. Une subite perte de confiance…

L’Ensemble de Jackson. Plus aucun doute.

— Bel Thorne ? L’Ariel ? Taura ? Avec dix sauts jusqu’à l’Ensemble de Jackson ? s’étrangla Miles. Oh Seigneur !

— Mais si vous êtes-vous, dit Truzillo, qui était-ce il y a trois jours ?

— Si tu es toi, répéta Elena d’un ton lugubre.

Les initiés faisaient tous cette tête méfiante.

— Vous voyez, expliqua Miles à Ceux-qui-ne-savaient-pas, certains possèdent un double démoniaque. Je n’ai pas cette chance. Mon double est idiot.

— Ton clone, dit Elena Bothari-Jesek.

— Mon frère, corrigea-t-il machinalement.

— Le petit Mark Pierre, dit Quinn. Oh… merde.

3

Son estomac se noua, la cabine chancela et des ombres obscurcirent sa vision. Les bizarres sensations du saut dans le couloir à travers l’espace disparurent aussi vite qu’elles étaient apparues mais laissaient un écho somatique déplaisant, comme s’il était un gong qu’on venait de frapper. Il respira profondément. C’était le quatrième saut du voyage. Il n’en restait plus que cinq sur le chemin tortueux qui menait à travers les connexions galactiques d’Escobar à l’Ensemble de Jackson. L’Ariel était en route depuis trois jours. Ils étaient presque à mi-chemin.

Il contempla la cabine de Naismith. Il ne pouvait plus se cacher ici davantage, le prétexte de la maladie ou d’une crise de mauvaise humeur de Naismith ne tiendrait plus. Thorne avait besoin des moindres renseignements qu’il pouvait lui fournir pour établir le plan d’attaque de la crèche des clones. Mais il avait mis à profit son hibernation, passant en revue le journal de bord de l’Ariel depuis sa première rencontre avec les Dendariis deux ans auparavant. Il en savait à présent beaucoup plus à propos des mercenaires et la perspective d’une conversation banale avec des membres de l’équipage lui semblait beaucoup moins terrifiante.

Malheureusement, il n’avait pas trouvé grand-chose à propos de sa rencontre avec Naismith sur Terre. Le journal de bord détaillait essentiellement les problèmes de maintenance du navire. Un seul élément se rattachait à son cas : un avis annonçant aux capitaines de navires que le clone de l’amiral Naismith avait été repéré sur Terre, avertissant qu’il pouvait tenter de se faire passer pour l’amiral et donnant l’information (incorrecte) que les jambes du clone possédaient des os normaux et non des prothèses en plastique : un simple méd-scan le démasquerait. L’ordre formel était donné de n’utiliser pour appréhender l’imposteur qu’un simple neutralisateur. Pas d’explications, pas de corrections ultérieures. C’était du Naismith-Vorkosigan tout craché : moins il y avait de traces, mieux c’était, selon sa conception paranoïaque de la sécurité.

Il se renfonça sur sa chaise en fixant la comconsole d’un regard noir. Le fichier dendarii le nommait Mark. Encore une chose que tu ne pourras pas choisir, lui avait dit Miles Naismith Vorkosigan. Mark Pierre. Tu es lord Mark Pierre Vorkosigan, de plein droit, sur Barrayar.

Mais il n’était pas sur Barrayar et il n’y mettrait jamais les pieds s’il pouvait l’éviter. Tu n’es pas mon frère et le Boucher de Komarr n’a jamais été un père pour moi, se répéta-t-il pour la millième fois. Ma mère était un réplicateur utérin.

Mais ce nom l’avait poursuivi sans relâche, sapant son plaisir à se trouver des pseudonymes. Il en avait essayé de toutes sortes : des communs, des majestueux, des exotiques, des étranges, des idiots… Jan Vandermark était celui qu’il avait utilisé le plus souvent, celui auquel il tentait peureusement et vainement de s’identifier.

Mark ! avait hurlé Miles au moment où il avait cru être emporté vers sa mort. Tu t’appelles Mark !

Je ne suis pas Mark. Je ne suis pas ton foutu frère, espèce de taré, hurla-t-il à son tour en silence. Mais quand l’écho de ce cri de rage mourut dans son crâne, il eut l’impression de ne plus être personne.