— Ne reste pas dans la ligne de feu !
Il lui résista.
— Ils s’en vont ! protesta-t-il. On devrait les attaquer maintenant, sur notre propre terr…
Un autre aérocar s’éleva de la rue, derrière le vieux mur obsolète. C’était un petit modèle civil, ni armé ni blindé qui lutta pour prendre de l’altitude. À travers sa bulle, il distingua une silhouette habillée de gris aux commandes. Des dents blanches lui barraient le visage. Le véhicule blindé des assaillants fit une embardée pour s’écarter de l’immeuble. La voiture dendarii essaya de l’éperonner pour la forcer à atterrir. Des étincelles jaillirent, du plastique craqua et du métal gémit mais la voiture blindée se débarrassa de cet insecte qui lui piquait le flanc. L’insecte tomba en tournoyant et s’écrasa sans trop de violence au sol.
— Loué, je parie, gémit-il. Va falloir payer les dégâts. Bien essayer… failli marcher. Rowan ! L’un de ces aérocars sur ce parking est à toi ?
— Tu veux dire au Groupe ? Oui, mais…
— Allons-y. Il faut descendre en vitesse.
Mais la Sécurité avait maintenant envahi le bâtiment. Ils devaient coller tout le monde au mur pour procéder aux identifications. Il pouvait difficilement ouvrir la fenêtre et descendre les cinq étages en planant même s’il en mourait d’envie. Si seulement il était invisible !
Oh. Oui !
— Porte-moi ! Tu peux me porter ?
— Je suppose, mais…
Il se rua jusqu’à la porte et tomba dans ses bras.
— Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Fais-le, fais-le, fais-le ! siffla-t-il entre ses dents.
Elle le traîna dans le couloir. Il observa le chaos entre ses yeux mi-clos, émettant des râles très bien imités. Il y avait du monde partout et un attroupement de Durona affolés s’agitait devant des gardes de Fell postés à l’entrée du tube montant à l’étage supérieur.
— Demande au Dr. Chrys de me prendre par les pieds, murmura-t-il.
Trop bouleversée pour discuter, Rowan s’écria :
— Chrys, aide-moi ! Il faut le descendre.
— Oh…
Croyant à une urgence médicale, Chrys ne posa aucune question. Elle l’attrapa par les chevilles et, une seconde plus tard, ils se frayaient un chemin à travers la foule. Deux docteurs Durona qui couraient en portant un petit type très pâle… les hommes en vert s’écartaient précipitamment devant eux et leur faisaient signe de passer.
Quand ils atteignirent le rez-de-chaussée, Chrys voulut galoper vers la clinique. Un instant écartelé dans deux directions opposées, il parvint à se libérer d’un Dr. Chrys éberlué. Il partit à toute allure. Rowan se lança à sa poursuite et ils arrivèrent à la porte vitrée en même temps.
L’attention des gardes était fixée sur leurs deux collègues qui armaient leur lance-roquettes. Du regard, il chercha leur cible qui s’enfonçait dans la nuit, avalée par l’obscurité et les nuages de neige. Non, non, ne tirez pas… ! Le lance-roquettes hoqueta. La brillante explosion secoua l’aérocar mais ne l’arrêta pas.
— Amène-moi à l’engin le plus gros, le plus rapide que tu saches conduire, lança-t-il à Rowan. On ne peut pas les laisser partir. (Et on ne peut pas laisser les hommes de Fell les descendre non plus.) Dépêche-toi !
— Pourquoi ?
— Ces tarés viennent de kidnapper mon, mon… frère, haleta-t-il. Faut les suivre. Les forcer à s’poser si on peut, les suivre si on peut pas. Les Dendariis ont sûrement des renforts quelque part. Ou Fell. Lilly est sa… sa femme lige, non ? Il lui doit protection. Lui ou quelqu’un. (Il frissonnait violemment.) Si on les perd, on ne les retrouvera jamais. C’est ce qu’ils espèrent.
— Mais qu’est-ce qu’on pourra bien faire si on les rattrape ? objecta Rowan. Ils viennent juste d’essayer de t’enlever et tu veux leur courir après ? C’est un boulot pour la sécurité !
— Je suis… je suis…
Quoi ? Je suis quoi ? Soudain la réalité s’éparpilla en milliards de confettis. Non, pas ça…
Sa vision s’éclaircit avec la morsure froide d’un hypospray dans son bras. Le Dr. Chrys le soutenait et Rowan lui soulevait une paupière avec le pouce pour examiner sa pupille. Elle rangea l’hypospray dans sa poche. Une étrange sensation le saisit, comme s’il était enveloppé dans de la cellophane.
— Ça devrait t’aider, dit Rowan.
— Non, ça ne m’aide pas, se plaignit-il ou essaya-t-il.
Il n’arrivait pas à articuler.
Elles l’avaient entraîné hors du hall, hors de vue des tubes de descente menant à la clinique souterraine. Ses convulsions n’avaient donc duré qu’un instant. Il n’était peut-être pas trop tard… Il se débattit pour échapper à la saisie de Chrys. En vain.
Des pas de femmes – pas le claquement des bottes des soldats – retentirent. Le visage fermé, les narines frémissantes, Lilly apparut, flanquée du Dr. Poppy.
— Rowan. Sors-le d’ici, dit-elle d’une voix mortellement calme malgré son essoufflement. Georish va venir mener son enquête. Il n’a jamais été ici. Nos assaillants semblent avoir été des ennemis de l’amiral Naismith. Nous raconterons que les Dendariis sont venus ici chercher le clone de Naismith mais qu’ils ne l’ont pas trouvé. Chrys, supprime toutes les preuves de son passage dans la chambre de Rowan et cache ses dossiers. Vite !
Chrys hocha la tête et partit en courant. Rowan le soutint. Il avait une curieuse tendance à s’effondrer sur place comme s’il était en train de fondre. Il cligna des yeux pour chasser les effets de la drogue. Non, il faut poursuivre…
Lilly donna à Rowan une carte de crédit tandis que le Dr. Poppy lui tendait deux manteaux et une trousse médicale.
— Sors-le par-derrière et disparaissez. Utilise les codes d’évacuation. Choisis un endroit au hasard et restes-y, pas une de nos propriétés. Appelle-moi d’une console protégée mais pas là où vous serez. D’ici là, je devrais savoir ce qu’il est possible de sauvegarder après cette pagaille. (Ses lèvres ridées se retroussèrent de colère sur ses dents d’ivoire.) Bouge-toi, ma fille.
Obéissante, Rowan acquiesça et ne discuta pas une fraction de seconde, remarqua-t-il, indigné. L’empêchant de trop tituber, elle l’emmena jusqu’à un monte-charge. Ils descendirent sous la cave dans la clinique enterrée. Une porte dissimulée les conduisit dans un tunnel étroit. Il avait l’impression d’être un rat dans un labyrinthe. Rowan s’arrêta trois fois pour franchir des systèmes de sécurité.
Ils sortirent dans le sous-sol d’un autre bâtiment. La porte disparut derrière eux, invisible dans le mur. Ils continuèrent leur progression dans des couloirs d’aspect plus normal.
— Vous utilisez souvent cette route ? haleta-t-il.
— Non. Uniquement quand on veut faire sortir ou entrer quelque chose en cachette des hommes de Fell.
Ils émergèrent enfin dans un petit garage souterrain. Elle le conduisit jusqu’à une petite vedette volante bleue, assez vieille et discrète et le boucla dans le siège du passager.
— On devrait… se plaignit-il à nouveau la langue pâteuse. L’amiral Naismith… quelqu’un devrait suivre l’amiral Naismith.
— Naismith possède une flotte entière de mercenaires. (Rowan s’installa à la place du pilote.) Qu’ils s’occupent de lui et de ses ennemis. Essaye de te calmer et de retrouver ta respiration. Je ne veux pas te faire un autre spray.
La vedette s’éleva le long d’un tube et émergea dans la neige tourbillonnante. Elle frémit puis se lança vers le ciel. La ville sous eux disparut rapidement dans les ténèbres tandis que Rowan mettait les gaz. Elle lui lança un regard en coin.