— Lilly fera quelque chose, dit-elle, rassurante. Elle veut Naismith, elle aussi.
— On se trompe, maugréa-t-il. Tout le monde se trompe.
Il se blottit dans le manteau que Rowan lui avait jeté dessus. Elle augmenta la température à l’intérieur.
Je ne suis pas le bon. Il n’avait d’autre valeur que son lien avec l’amiral Naismith. Et si l’amiral Naismith était écarté du Contrat, la seule personne qui s’intéresserait encore à lui serait Vasa Luigi. Ce type tenait à se venger de crimes qu’il ne se souvenait même pas avoir commis. Inutile, abandonné, seul et effrayé… Une douleur insensée lui vrilla l’estomac et le crâne. Ses muscles étaient tendus comme des câbles.
Il ne lui restait plus que Rowan. Et, apparemment, l’amiral qui était venu le chercher. Qui avait risqué sa vie pour lui. Pourquoi ? Je dois faire… quelque chose.
— Les Mercenaires Dendariis ? Sont-ils tous ici ? L’amiral a-t-il des vaisseaux en orbite ou quoi ? Decombien de renforts dispose-t-il ? Il a dit qu’il avait besoin de temps pour les contacter. Combien de temps ? Comment sont arrivés les Dendariis ? Par une navette commerciale ? Peuvent-ils appeler des renforts aériens ? Combien… comment… où…
Son cerveau essayait frénétiquement de rassembler des données qu’il ne possédait pas.
— Arrête ! supplia Rowan. Il n’y a rien que nous puissions faire. Nous ne sommes que de petites gens. Et tu n’es pas en état. Tu vas te rendre fou si tu continues comme ça.
— J’emmerde mon état ! Je dois… je dois…
Le visage déformé par l’inquiétude, Rowan s’accrochait aux commandes. Il se laissa aller dans son siège avec un soupir épuisé. J’aurais dû être capable de m’occuper de ça… de faire quelque chose… Il n’écoutait plus rien, à moitié hypnotisé par le son de sa propre respiration heurtée. Vaincu. Encore. Il n’aimait pas ça. Il contempla, écœuré, son propre reflet dans la bulle. Le temps semblait être devenu visqueux.
Les lumières sur le panneau de contrôle s’éteignirent. Soudain, ils furent sans poids. Les ceintures de son siège lui mordirent les os. Un épais brouillard bouillonna autour d’eux.
Rowan hurla, manipula et cogna le panneau de contrôle. Quelques lumières hésitèrent, se rallumèrent, moururent à nouveau. Ils perdaient. Le moteur toussait. Ils descendaient.
— Mais qu’est-ce qu’il a, bon sang ! s’écria Rowan.
Il leva les yeux. Rien que le brouillard glacé… ils tombèrent sous le niveau des nuages. Là, au-dessus d’eux, cette forme sombre qui planait. Un gros chargeur, lourd…
— Ce n’est pas une panne. On est en train de drainer notre champ, dit-il comme dans un rêve. Ils nous forcent à atterrir.
Rowan hoqueta, se concentra, essayant de garder la vedette en ligne dans les brefs intervalles où elle retrouvait de la puissance.
— Mon Dieu, c’est encore eux ?
— Non. Je ne sais pas… ils avaient peut-être une arrière-garde. (L’adrénaline et sa détermination lui permirent de lutter contre l’effet du sédatif.) Fais du bruit ! dit-il. Ecrase-nous !
— Quoi ?
Elle ne comprenait pas. Elle ne saisissait pas. Elle aurait dû… quelqu’un aurait dû…
— Ecrase-nous au sol, merde !
Elle n’obéissait pas.
— Tu es fou ?
Ils se posèrent sans trop de dommages sur le côté gauche dans une vallée tapissée de neige et d’arbustes.
— Quelqu’un veut nous enlever. Il faut laisser une trace, quelque chose ou alors on va disparaître de la carte. Pas de com… (Il montra le panneau mort.) Il faut laisser des empreintes, faire un feu pour quelqu’un. Il faut faire quelque chose !
Il se débattit pour se débarrasser de ses ceintures de sécurité.
Trop tard. Quatre ou cinq hommes les encerclaient dans l’obscurité, neutralisateurs en main. L’un s’approcha, descella la bulle et le tira dehors sans ménagement.
— Doucement, ne lui faites pas de mal ! s’écria Rowan. C’est mon patient !
— On lui f’ra pas d’mal, ma’ame, fit très poliment l’un des hommes en parka. Mais faut pas résister.
Rowan ne bougea plus.
Affolé, il regarda autour de lui. S’il sprintait vers leur chargeur, pourrait-il… ? Sa tentative fut stoppée au bout de trois pas quand l’un des types le saisit par le col et le souleva dans les airs. La douleur irradia son torse abîmé. L’autre lui tordit les bras dans le dos. Quelque chose de métallique et froid lui emprisonna les poignets. Ce n’étaient pas les mêmes qui avaient attaqué la clinique Durona. Pas le même équipement, pas le même uniforme.
Un autre inconnu, tout aussi costaud que ceux-là, se frayait un chemin dans la neige. Il repoussa sa capuche et leva une torche vers les captifs. Il avait environ quarante ans, un visage taillé dans le roc, la peau olivâtre et des cheveux noirs et longs retenus par un nœud sur sa nuque. Son regard, très alerte, brillait. Il contempla ses prisonniers avec une surprise non feinte.
— Ouvre sa chemise, ordonna-t-il à un des gardes. Le garde obéit. Son chef dirigea le rayon de sa torche sur les cicatrices. Ses lèvres se retroussèrent lentement. Soudain, sa tête partit en arrière et il rugit de rire. L’écho de ce rire résonna dans la nuit d’hiver.
— Ry, imbécile ! Je me demande combien de temps il va te falloir pour comprendre.
— Baron Bharaputra, dit Rowan.
Elle leva le menton dans un geste de salut et de défi.
— Dr. Durona, répondit Vasa Luigi, amusé et poli. Votre patient, hein ? Dans ce cas, vous ne refuserez pas mon hospitalité. S’il vous plaît, soyez notre invité. Ça nous fera une petite réunion de famille.
— Que voulez-vous de lui ? Il n’a plus aucune mémoire.
— Ce que je veux de lui ne compte pas. Ce qui compte… c’est ce que d’autres veulent de lui. Et ce que moi, je veux d’eux. Ah ! C’est encore mieux !
Il fit un signe à ses hommes et tourna les talons. Ils poussèrent leurs prisonniers vers le chargeur.
Un des hommes resta dehors et désigna la petite vedette bleue.
— Où dois-je la laisser, monsieur ?
— Ramène-la en ville et laisse-la dans une ruelle. N’importe où. Et reviens.
— Oui, monsieur.
Les portes se verrouillèrent. Ils décollèrent.
24
Nausée et douleur. Mark gémit.
— Tu vas lui donner de la synergine ? s’étonna une voix. J’pensais pas que le baron voulait qu’on le ménage.
— C’est toi qui vas nettoyer s’il vomit ? marmonna une autre voix.
— Ah…
— Le baron fera ce qu’il voudra. Il a juste spécifié qu’il le voulait vivant. Il l’est.
Un hypospray siffla.
— Pauvre gars, dit la première voix, pensive.
Grâce à la synergine, Mark se remit des effets du neutralisateur. Il ignorait combien de temps et d’espace le séparaient de la clinique Durona. Ils avaient changé au moins trois fois de véhicules depuis qu’il avait repris conscience, une fois pour un engin plus grand et plus rapide qu’un aérocar. Ils s’étaient arrêtés quelque part pour passer tous dans une chambre de décontamination. Les soldats qui l’avaient amené disparurent et il fut confié à la garde de deux autres hommes. Des bonshommes solides au visage plat en pantalon noir et tunique rouge.
Les couleurs de la maison Ryoval. Oh.
Ils l’avaient allongé face contre terre, pieds et poings liés, à l’arrière d’une vedette. Les nuages gris, noircissant dans le crépuscule ne lui donnaient aucune indication sur la direction qu’ils suivaient.
Miles est vivant. Il en était tellement soulagé qu’il en riait d’exaltation même avec le visage écrasé sur le plastique poisseux. Il avait été tellement heureux de voir cette petite crapule maigrelette ! Debout et en vie. Il en aurait pleuré. Ce qu’il avait fait était défait. Il pouvait vraiment être lord Mark à présent. Tous mes péchés sont effacés.