Presque. Il pria le Ciel pour que ce docteur Durona ait dit la vérité à propos de sa convalescence. Miles avait un regard effrayant. Et il n’avait pas reconnu Quinn. La pauvre avait failli en mourir. Tu vas guérir. On va te ramener à la maison et tu iras mieux. Il allait ramener Miles chez lui et tout irait à nouveau pour le mieux et même mieux que ça. Ça allait être merveilleux.
Dès que cet idiot de Ryoval comprendrait son erreur. Mark était prêt à l’étriper pour avoir gâché sa réunion de famille. La SecImp s’occupera de lui.
Ils pénétrèrent dans un garage souterrain sans qu’il puisse apercevoir quoi que ce soit. Les deux gardes le posèrent brutalement sur ses pieds, dénouèrent les liens de ses chevilles. Il avait des fourmis dans les jambes. Ils passèrent dans une chambre de surveillance électronique, après quoi on lui enleva ses vêtements. Ils le conduisirent à travers… l’endroit. Ce n’était pas une prison. Ce n’était pas non plus un des fameux bordels de la maison Ryoval. L’air transportait une odeur déplaisante vaguement médicale. Les installations étaient beaucoup trop utilitaires pour convenir à ces blocs opératoires où ils effectuaient de la sculpture corporelle à la demande. Elles étaient beaucoup trop secrètes et protégées : ce n’était pas ici qu’on venait commander des esclaves, qu’on transformait des êtres humains en choses inhumaines, impossibles. Ce n’était pas très grand. Il n’y avait pas de fenêtres. Un sous-sol ? Où suis-je, bon Dieu ?
Il ne paniquerait pas. Pour s’amuser, il imagina ce que Ryoval ferait à ses soldats en découvrant qu’ils avaient enlevé le mauvais jumeau. Il joua avec l’idée de cacher son identité un moment si Ryoval ne se rendait pas immédiatement compte de son erreur en le voyant. Histoire de donner à Miles et aux Dendariis un peu d’avance. Ils n’avaient pas été pris. Ils étaient libres. Je l’ai trouvé ! Ils allaient venir le chercher. Et sinon eux, la SecImp. La SecImp ne devait pas avoir plus d’une semaine de retard sur lui. Et elle allait le combler très vite. J’ai gagné, bon sang, j’ai gagné !
Un étrange mélange d’exaltation et de terreur lui tournait la tête. Elle tournait encore quand on le livra à Ryoval. Cela se passa dans un bureau luxueux, en fait un appartement. Le baron séjournait sans doute ici parfois : il aperçut un salon de l’autre côté d’une double porte ouverte. Mark n’eut aucun mal à reconnaître Ryoval. Il l’avait vu sur les enregistrements faits au cours de la première mission de l’Ariel : une conversation où il avait promis à l’amiral Naismith d’accrocher sa tête au mur. Chez tout autre, cela aurait pu passer pour une hyperbole mais Mark avait la désagréable sensation que c’était très précisément ce que Ryoval avait voulu dire. Le baron était à moitié assis sur sa comconsole. Sa chevelure noire et brillante était coiffée en bandes compliquées. Le nez était fort et la peau lisse. Jeune et solide pour un centenaire.
Il est dans un clone. Mark eut un sourire torve. Il espérait que Ryoval ne confondrait pas ses tremblements dus à la décharge reçue en pleine tête avec de la peur.
Les gardes l’attachèrent sur une chaise en lui bloquant les poignets dans deux bandes métalliques.
— Attendez dehors, leur ordonna le baron. Ce ne sera pas long.
Ils sortirent.
Les mains de Ryoval tremblaient légèrement. Une pellicule de sueur recouvrait son visage bronzé. Quand il se décida à regarder Mark, ses yeux luisaient : c’était le regard d’un homme dont les visions lui emplissaient tellement le crâne qu’il ne voyait plus la réalité. Enragé, Mark s’en foutait. Bouffeur de clone !
— Amiral, commença joyeusement Ryoval, je vous avais promis que nous nous rencontrerions à nouveau. C’était inévitable, fatal, devrais-je dire. (Il l’examina de la tête aux pieds et haussa un sourcil.) Vous avez pris du poids, en quatre ans.
— J’ai bien vécu, ricana Mark, mal à l’aise de se voir ainsi rappeler sa nudité.
Malgré sa haine de l’uniforme dendarii, celui-ci lui allait plutôt bien. Quinn l’avait personnellement retaillé pour cette mascarade et il aurait bien aimé le récupérer. C’était sans doute ce qui avait trompé ses kidnappeurs au moment de ce fol accès d’héroïsme.
— Je suis si content que vous soyez vivant. Au début, j’ai souhaité votre mort dans l’un de vos petits combats. Après réflexion, j’ai commencé à prier pour que vous surviviez. J’ai eu quatre ans pour préparer cette rencontre, réfléchir et élaborer. Je n’aurais pas aimé que vous la manquiez.
Ryoval ne se rendait pas compte qu’il n’était pas Naismith. En fait, Ryoval ne le voyait pas. Il semblait regarder à travers lui. Le baron se mit à faire les cent pas, déversant ses plans comme un amant nerveux, des plans de vengeance très compliqués qui allaient de l’obscène à l’impossible en passant par l’irrationnel.
Ça aurait pu être pire : Ryoval aurait pu faire ses menaces à un petit amnésique maigre et hébété qui ne savait même pas son propre nom, qui ignorait tout des raisons pour lesquelles on lui infligeait ce traitement. L’idée rendit Mark malade. Ouais. Mieux vaut moi que lui, pour l’instant. Sans blague.
Il cherche à te terroriser. Ce ne sont que des mots. Qu’avait dit le comte ? Ne laisse pas l’ennemi prendre le dessus avant, dans ta tête…
Merde, Ryoval n’était même pas son ennemi. Tous ces sinistres scénarios avaient été taillés sur mesure pour Miles. Non, même pas pour Miles. Pour l’amiral Naismith, un homme qui n’existait pas. Ryoval pourchassait un fantôme, une chimère.
Interrompant sa tirade, Ryoval s’immobilisa devant lui. Curieusement, il toucha le corps de Mark d’une main moite, ses doigts suivant avec précision le contour des muscles sous la couche de graisse.
— Savez-vous, soupira-t-il, que j’avais prévu de vous affamer. Mais j’ai changé d’avis. Je crois que je vais vous gaver au contraire. Le résultat risque d’être encore plus amusant.
Pour la première fois, Mark frissonna de malaise. Ryoval le sentit sous ses doigts et ricana. Cet homme avait un instinct terrifiant pour deviner ses proies. Mieux valait lui rappeler sa chimère. Mieux valait foutre le camp d’ici.
Il prit une aspiration.
— Désolé de vous interrompre, baron, mais j’ai une mauvaise nouvelle pour vous.
— Vous ai-je demandé de parler ? (Les doigts de Ryoval remontèrent pour lui pincer la joue.) Ceci n’est pas un interrogatoire. Ni une inquisition. Votre confession ne vous apportera rien. Même pas la mort.
C’était cette maudite hyperactivité contagieuse. Même les ennemis de Miles l’attrapaient.
— Je ne suis pas l’amiral Naismith. Je suis le clone fabriqué par Bharaputra. Vos sbires se sont trompés de type.
Ryoval se contenta de sourire.
— Bien essayé, amiral. Mais nous surveillions le clone bharaputran à la clinique Durona depuis plusieurs jours. Je savais que vous viendriez le chercher. Il ne pouvait en être autrement après ce que vous aviez fait pour lui la première fois. Je ne comprends pas la passion qu’il vous inspire… étiez-vous amants ? Vous seriez surpris de savoir le nombre de gens qui se font faire des clones pour cela.
Quand Quinn avait juré que personne ne les avait suivis, elle avait eu raison. Ryoval ne les avait pas suivis. Il les avait attendus. Génial. C’étaient ses actes, pas ses paroles ou son uniforme qui l’avaient convaincu qu’il se trouvait bien en présence de Naismith.