Ryoval haussa les épaules.
— Mais je l’aurai, lui aussi. Très bientôt.
Oh non, tu ne l’auras pas.
— Baron, je suis vraiment l’autre clone. Vous pouvez vous en assurer. Faites-moi examiner.
Ryoval gloussa.
— Que suggérez-vous ? Un scanner d’A. D. N. ? Même les Durona ne pourraient faire la différence. (Un soupir lourd.) Il y a tant de choses que je désire vous faire que je ne sais même pas par où commencer. Je dois y aller lentement. Et dans un ordre logique. Inutile de torturer un bras si on vous l’a déjà coupé. Je me demande combien d’années je parviendrai à vous faire durer. Une décennie ? Deux ? Trois ?
Mark perdait sa maîtrise de soi.
— Je ne suis pas Naismith, dit-il d’une voix haut perchée.
Ironique, Ryoval lui attrapa le menton.
— Alors, je vais m’entraîner sur toi. Un coup d’essai. Après, ce sera le tour de Naismith. Il en profitera mieux.
Après ? Tu vas avoir une drôle de surprise, mon gars. La SecImp n’aura aucune hésitation, aucun scrupule – même au regard des normes jacksoniennes – à disséquer la maison Ryoval.
Pour sauver Miles.
Mais il n’était pas Miles.
Il réfléchit avec angoisse à cela tandis que les gardes, rappelés par Ryoval, revenaient.
Le premier passage à tabac fut assez déplaisant. Pas tant la douleur. C’étaient surtout la douleur sans espoir d’y échapper, la peur sans relâche qui lui travaillait l’esprit, lui contractaient le corps. Ryoval observait. Mark cria sans se retenir. Pas de mâle fierté pour lui ici, merci. Cela convaincrait peut-être Ryoval qu’il n’était pas Naismith. Tout ça était fou. Pourtant, les gardes ne lui brisèrent aucun os et terminèrent l’exercice pour la forme. Ils l’abandonnèrent nu dans une pièce minuscule, un placard très froid, sans fenêtre. L’arrivée d’air se trouvait à cinq centimètres de lui. Il ne pouvait même pas y enfoncer son poing.
Il essaya de se préparer, de se blinder. De se donner de l’espoir. Le temps jouait pour lui. Ryoval était un sadique suprêmement entraîné et c’était là sa faiblesse. Au moins au début, il le garderait vivant et relativement intact. Après tout, les nerfs devaient fonctionner pour transmettre la douleur. Un esprit devait être relativement clair pour reconnaître toutes les nuances de l’agonie. Des humiliations élaborées, voilà ce qui l’attendait plutôt qu’un toboggan vers la mort. Tout ce qu’il avait à faire, c’était survivre. Après… il n’y aurait pas d’après. Selon la comtesse, la venue de Mark sur l’Ensemble de Jackson forcerait Illyan à affecter plus d’agents à ce secteur, qu’il leveuille ou non. Cela seul valait la peine que Mark fasse le déplacement même s’il ne parvenait à aucun résultat par lui-même.
Après tout, que lui étaient quelques humiliations supplémentaires ? L’immense fierté de Miles aurait pu en souffrir. Pas la sienne. Il n’avait aucune fierté. La torture, ça n’avait rien de nouveau pour lui. O Ryoval, t’as vraiment choisi le mauvais type.
Et si Ryoval avait été vraiment un fin psychologue, il aurait aussi fait enlever les amis de Miles. Afin de les tourmenter devant lui. Voilà qui aurait magnifiquement marché avec Miles. Mais, bien sûr, pas avec lui. Il n’avait pas d’amis. Tu vois, Ryoval, je suis encore pire que toi, si je veux.
Peu importait. Les amis de Miles allaient venir à son secours. D’un moment à l’autre.
D’un moment à l’autre.
Il garda ses certitudes jusqu’à l’arrivée des techniciens.
Après, ils le ramenèrent dans sa cellule sans doute pour lui laisser le temps de réfléchir. Il ne réfléchit à rien du tout pendant un bon moment. Il gisait sur le côté, respirant par à-coups faibles, à demi conscient, les bras et les jambes se contractant lentement au rythme de la douleur qui coulait en lui.
Longtemps après, quelques nuages quittèrent son champ de vision et la douleur s’atténua en partie, pour laisser la place à une rage noire. Les techs l’avaient attaché, avaient enfoncé un tube dans sa gorge et lui avaient pompé un gel écœurant hautement calorique dans le ventre. Ils y avaient ajouté un antivomitif pour l’empêcher de tout rendre plus tard et un cocktail d’agents métaboliques pour accélérer la digestion et l’assimilation. C’était bien trop complexe pour avoir été mis au point en quelques minutes. La maison Ryoval devait garder ça en stock quelque part. Et lui qui s’était imaginé s’être trouve sa petite perversion privée, qui croyait s’être déjà fait mal. Les gens de Ryoval avaient poussé le processus bien au-delà du simple jeu avec la douleur. Et cela, sous l’œil de leur maître qui était venu regarder. Et l’étudier avec un sourire de plus en plus large. Ryoval savait. Il l’avait lu dans son regard satisfait.
Ryoval l’avait dépouillé de son unique moyen de rébellion. L’unique pouvoir somatique qu’il possédait sur lui-même, qu’il contrôlait, venait de lui être arraché. Ryoval l’avait coincé, lui avait fait la peau. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour l’atteindre au plus profond de lui-même.
On peut vous torturer toute la journée mais ce n’est rien comparé à ça : ils l’obligeaient à se torturer lui-même. La différence entre la simple torture et la réelle humiliation résidait dans la participation de la victime. Galen, dont les tourments étaient physiquement beaucoup plus supportables que tout ce que Ryoval envisageait, le savait. Galen l’avait toujours obligé à se torturer ou à croire qu’il le faisait.
Ryoval ne tarda pas à prouver qu’il n’avait rien à envier à Galen. Il administra à Mark un violent aphrodisiaque avant de le donner à ses… gardes ? Ou bien s’agissait-il d’employés d’un de ses bordels ? Il participa ainsi, le regard vitreux, à sa propre dégradation. Ça devait faire aussi un sacré spectacle sur les enregistreurs holovids qui étaient disposés, bien visibles, tout autour de lui.
Ils le ramenèrent dans sa petite cellule pour qu’il digère cette nouvelle expérience comme il avait digéré la première séance de gavage. Il lui fallut un long moment pour que le choc et l’hébétude provoquée par la drogue se dissipent. Il oscillait lentement entre une lassitude épuisée et l’horreur. C’était curieux. La drogue avait court-circuité le conditionnement de la vibro-matraque. Il avait eu une brève crise de hoquets, c’était tout. Sans cela, le spectacle aurait été beaucoup plus court et ennuyeux. Ryoval avait regardé.
Non. Ryoval avait étudié.
Le regard de cet homme devenait une véritable obsession pour lui. L’intérêt de Ryoval n’avait pas été érotique. Mark sentait que le baron ne devait plus guère éprouver d’attrait pour la banalité stéréotypée de l’acte physique – sous toutes ses formes possibles et imaginables – depuis des décennies. Ryoval l’avait examiné pour surprendre ses… réflexes ? Ses plus infimes réactions trahissant l’intérêt, la peur, le désespoir. La séance n’avait pas été programmée pour provoquer de la douleur. Celle-ci n’avait pourtant pas manqué, loin de là, mais elle était pour ainsi dire accessoire.
Ce n’est pas encore la torture, comprit soudain Mark. Tout ça, ce ne sont que les préparatifs. Ils cherchent encore la torture adéquate.
Soudain, il vit ce qui l’attendait, tout ce qui l’attendait. D’abord, Ryoval allait le conditionner à ça, l’accrocher par des doses répétées. Alors seulement, il ajouterait la douleur. Et il le clouerait ainsi, vibrant, entre douleur et plaisir ; l’obligeant à se torturer lui-même, à mendier la sombre récompense. Puis, il supprimerait la drogue et laisserait Mark, totalement accro à ce scénario, poursuivre seul. Et il le ferait. Enfin, Ryoval lui offrirait sa liberté. Et il se mettrait à pleurer et à geindre, le suppliant de le garder comme esclave. Destruction par séduction. Fin de partie. Vengeance totale.