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Tu vois en moi, Ryoval, mais je vois en toi, moi aussi.

Les séances d’alimentation forcée se répétèrent régulièrement toutes les trois heures. Sans cette horloge, la seule qu’il possédait, il aurait cru que le temps s’était arrêté. Il venait à coup sûr d’entrer dans l’éternité.

Il avait toujours cru que pour écorcher vif quelqu’un il fallait un couteau aiguisé. Ou ébréché. Les techniciens de Ryoval s’y prenaient chimiquement. À l’aide d’un aérosol, ils aspergeaient avec précaution des zones bien sélectionnées de son corps. Ils portaient des gants, des masques et des vêtements de protection. Il essaya, sans succès, d’arracher un masque pour que l’un d’entre eux partage ce qu’ils lui administraient. Il maudit sa petitesse et pleura tout en voyant les bulles qui gonflaient sa peau avant d’éclater. Le produit chimique n’était pas caustique : il devait s’agir de quelque bizarre enzyme. Ses nerfs restaient horriblement intacts, exposés. Toucher n’importe quoi ou être touché devint abominable, particulièrement quand il s’asseyait ou se couchait. Il resta debout dans sa cellule-placard, passant son poids d’un pied sur l’autre, ne touchant rien, pendant des heures, jusqu’à ce que ses jambes tremblantes cèdent sous lui.

Tout arrivait si vite. Où diable étaient les autres ? Depuis combien de temps était-il ici ? Un jour ?

Bon. J’ai survécu un jour. Je peux donc survivre un autre jour. Ils ne pouvaient rien lui faire de pire. Ils ne pouvaient qu’en faire plus.

Il s’assit, oscillant, l’esprit tétanisé de douleur. Et de rage. Surtout de rage. Depuis la première séance d’alimentation forcée, cette guerre n’était plus celle de Naismith. C’était personnel maintenant, entre Ryoval et lui. Mais pas encore assez personnel. Il n’avait jamais été seul avec Ryoval. Il y avait toujours eu trop de gardes, trop de liens, trop de précautions. L’amiral Naismith était traité comme un petit con salement dangereux. Même maintenant. Ce n’était pas bon.

Il leur aurait tout dit, à propos de lord Mark, de Miles, du comte, de la comtesse et de Barrayar. Et même à propos de Kareen. Mais le gavage lui avait bloqué la bouche et l’aphrodisiaque l’avait dépouillé de son langage et les autres choses l’avaient trop obligé à hurler pour dire quoi que ce soit. Tout ça, c’était la faute de Ryoval. Il observait. Mais il n’écoutait pas.

Je voulais être lord Mark. Je voulais juste être lord Mark. Etait-ce si mal ? Il voulait toujours être lord Mark. Il avait presque réussi. Il avait senti lord Mark entrer dans sa peau. Mais on la lui avait arrachée. Il pleura pour sa peau perdue, de grosses larmes chaudes qui venaient s’écraser et le brûler justement là où elle avait disparu. Il sentait lord Mark s’éloigner, arraché à lui, enterré vivant.

Je voulais juste être humain. C’est foutu, encore une fois.

25

Pour la centième fois, il fit le tour de la pièce, tapant sur les murs.

— Si on trouve lequel est le mur extérieur, dit-il à Rowan, on pourra peut-être y faire un trou.

— Avec quoi ? Nos ongles ? Et si on est au troisième étage ? Tu veux bien t’asseoir, s’il te plaît ? Tu me rends folle !

— Il faut qu’on sorte.

— Il faut qu’on attende. Lilly pense à nous. Elle fera quelque chose.

— Quoi ? Et comment ?

Il détailla leur petite chambre à coucher. Elle n’avait rien d’une prison. Ce n’était qu’une chambre munie d’une salle de bains. Pas de fenêtre, ce qui signifiait qu’elle se trouvait sous terre ou dans une section interne de la maison. S’ils étaient sous terre, faire un trou dans le mur ne changerait pas grand-chose à leur situation… mais s’ils émergeaient dans une autre pièce, les possibilités fleurissaient. Derrière la porte, étaient postés deux gardes armés de neutralisateurs. La nuit précédente, ils les avaient attirés dans la chambre. Une première fois en prétextant un faux malaise, ensuite pour un malaise tout à fait réel : son agitation frénétique avait provoqué une nouvelle crise de convulsions. Les gardes leur avaient donné la trousse médicale de Rowan. Ce qui ne lui avait pas été d’un grand secours dans la mesure où la jeune femme en réponse à ses incessantes demandes d’action avait menacé de lui administrer un sédatif. Les gardes n’avaient même pas écouté ses promesses de récompense s’ils les laissaient partir.

— Survivre, s’enfuir, saboter, récita-t-il. (C’était devenu une litanie dans sa tête.) C’est le devoir d’un soldat.

— Je ne suis pas un soldat, fit Rowan en frottant ses yeux cernés. Vasa Luigi ne va pas me tuer et, s’il avait voulu te tuer, il l’aurait fait hier. Il n’est pas comme Ryoval, il ne joue pas avec ses proies. (Elle se mordit la lèvre, regrettant peut-être cette dernière phrase.) Ou peut-être qu’il va nous laisser tous les deux seuls là-dedans jusqu’à ce que je te tue.

Elle roula sur le lit et s’enfouit la tête sous l’oreiller.

— Tu aurais dû faire s’écraser notre vedette.

Un bruit sortit de sous l’oreiller : un gémissement ou un juron. Il avait probablement mentionné ce regret un peu trop souvent.

Quand la serrure de la porte cliqueta, il fit volte-face comme s’il venait de poser le pied sur une braise.

Un garde les salua poliment.

— Avec les compliments du baron Bharaputra, ma’ame, monsieur, voudriez-vous vous préparer à partager son dîner ? Nous vous accompagnerons dès que vous serez prêts.

Ils montèrent. Leur chambre se trouvait effectivement sous terre. La salle à manger des Bharaputra possédait de grandes baies vitrées donnant sur un jardin clos, couvert de gel. Un garde costaud était posté à chaque sortie. Le jardin miroitait dans le crépuscule. Ils étaient ici depuis une journée jacksonienne entière : vingt-six heures et quelques minutes. Vasa Luigi se leva à leur entrée et renvoya les gardes, leur donnant l’illusion d’un repas privé.

La salle à manger était décorée avec style : des divans individuels devant des tables basses étaient disposés en arc de cercle devant les baies vitrées. Une femme qu’il reconnut sans mal était assise dans l’un des divans.

Sa chevelure blanche était striée de noir et relevée en nattes complexes autour de son crâne. Des yeux sombres, une peau d’ivoire creusée de fines rides… une Durona. Une autre. Elle portait un superbe chemisier de soie vert pâle qui évoquait, sûrement pas par hasard, la teinte des blouses de la clinique Durona et un pantalon délicat couleur crème. Le Dr. Lotus Durona, baronne Bharaputra, avait des goûts de luxe et les moyens de les satisfaire.

— Rowan, ma chérie.

Elle tendit une main comme pour un baisemain.

— Lotus, fit sèchement Rowan.

Lotus sourit et transforma son geste en une invitation à s’asseoir. Ce qu’ils firent.

Lotus toucha un panneau de contrôle et une fille vêtue de soie marron et rose – les couleurs de Bharaputra – fit son entrée et servit les boissons. Elle se présenta tout d’abord devant le baron et lui fit une révérence, les yeux baissés. Elle aussi était très familière, grande et souple, des cheveux noirs, fins et raides flottant dans une queue de cheval sur son dos… Quand elle arriva devant la baronne, elle osa lever un instant les yeux : ils s’ouvrirent comme des fleurs au soleil, brillants de joie. Devant Rowan, elle parut ébahie et perplexe. Rowan lui rendit son regard, tout aussi étonnée. Lorsque la fille la quitta, la surprise avait laissé la place à l’horreur.