Quand elle s’inclina devant lui, elle se figea.
— Vous… ! murmura-t-elle, stupéfaite.
— Allons, Lilly ma chérie, ne reste pas plantée là comme ça, dit la baronne gentiment.
Elle quitta la pièce, d’une démarche soyeuse, non sans leur avoir lancé un dernier regard par-dessus son épaule.
— Lilly ? s’étrangla Rowan. Tu l’as appelée Lilly ?
— Une petite vengeance.
Rowan était outrée.
— Comment as-tu osé ? Sachant ce que tu es ? Sachant ce que nous sommes ?
La baronne haussa les épaules.
— Qui peut préférer la mort à la vie ? Ou pire… laisser Lilly choisir pour nous ? L’heure de la tentation n’a pas encore sonné pour toi, Rowan, ma chère sœur. Repose-toi la question dans vingt ou trente ans quand tu sentiras ton corps pourrir autour de toi. Tu verras alors comme la réponse est simple.
— Lilly t’aimait comme une fille.
— Lilly m’utilisait comme une domestique. De l’amour ? (La baronne gloussa.) Ce n’est pas l’amour qui unit le troupeau Durona. C’est la crainte des prédateurs. Sans les dangers extérieurs, les nécessités économiques, il n’y aurait pas de coins assez reculés dans la galaxie pour que nos chers frères et sœurs s’y éparpillent. Il en va de même avec la plupart des familles.
Rowan encaissa. Elle semblait malheureuse mais elle ne nia pas.
Vasa Luigi s’éclaircit la gorge.
— Cela dit, Dr. Durona, vous n’auriez pas à vous expatrier aux confins de la galaxie pour trouver votre place. La maison Bharaputra serait heureuse d’utiliser vos talents et votre formation. Vous disposeriez même d’une forme d’autonomie. On vous confierait par exemple la tête d’un département. Et plus tard, qui sait… une division entière.
— Non. Merci, cracha Rowan.
Le baron haussa les épaules. La baronne semblait-elle vaguement soulagée ? Il intervint dans la conversation.
— Baron… était-ce vraiment un commando de Ryoval qui a enlevé l’amiral Naismith ? Savez-vous où ils l’ont emmené ?
— Tiens, tiens, voilà une question intéressante, murmura Vasa Luigi en le dévisageant. J’ai essayé d’entrer en contact avec Ry toute la journée, sans succès. Je suis persuadé que là où se trouve Ry, se trouve aussi votre clone-jumeau… Amiral.
Il respira profondément.
— Pourquoi croyez-vous que je suis l’amiral, monsieur ?
— Parce que j’ai rencontré l’autre. Dans des circonstances révélatrices. Je ne pense pas que le véritable amiral Naismith permettrait à son garde du corps de lui donner des ordres… Pas vous ?
Quelque chose cognait dans sa tête.
— Que va lui faire Ryoval ?
— Vraiment, Vasa, on ne va pas… discuter de cela à table, reprocha la baronne. (Elle l’examina avec curiosité.) D’ailleurs… qu’est-ce que cela peut vous faire ?
— Miles, qu’as-tu fait de ton petit frère ?
La citation, venue de nulle part, lui était tombée de la bouche. Incertain, il se toucha les lèvres. Rowan le fixait. Lotus aussi.
Vasa Luigi reprit la parole.
— Pour répondre à votre question, amiral, tout dépend si Ry est parvenu aux mêmes conclusions que moi. Si c’est le cas… il ne fera probablement pas grand-chose. Sinon, ses méthodes dépendront de votre clone-jumeau.
— Je… ne comprends pas.
— Ryoval va l’étudier. En faire un sujet d’expérience. Ses actes découleront de son analyse de la personnalité du sujet.
Cela n’avait pas l’air trop terrible. Il s’imagina des tests écrits avec le choix entre différentes réponses. Curieux.
— À sa manière, Ry est un artiste, continuait le baron. Il parvient à créer des effets psychologiques tout à fait extraordinaires. Je l’ai vu transformer un ennemi juré en esclave absolument dévoué à sa personne, prêt à lui obéir au doigt et à l’œil. Le dernier qui a tenté de l’assassiner et qui a eu l’infortune d’être pris vivant s’est retrouvé à servir à boire lors des petites soirées privées de Ryoval : il supplie chaque invité de lui demander quelque chose, n’importe quoi.
— Et qu’as-tu demandé ? s’enquit sèchement la baronne.
— Du vin blanc. C’était avant nous, mon amour. Mais j’ai observé. Cet homme était conscient de ce qui lui arrivait. Je n’ai jamais vu un regard aussi hanté.
— Envisagez-vous de me vendre à Ryoval ? demanda-t-il lentement.
— S’il me fait la meilleure offre, amiral. Vous et votre clone-jumeau avez effectué un raid sur mes terres. J’ignore encore si vous étiez son complice. Quoi qu’il en soit, cette petite aventure a coûté très cher à ma maison. (Ses yeux étincelèrent.) Sans parler de l’affront personnel. Je ne vais pas me fatiguer à me venger sur un cryoamnésique mais je veux annuler mes pertes. Si je vous vends à Ry, vous serez incroyablement mieux puni que je ne pourrai le faire. Ry sera ravi d’avoir la paire. (Vasa Luigi soupira.) La maison Ryoval, je le crains, restera toujours une maison mineure tant que Ry privilégiera sa gratification personnelle à ses profits. C’est une honte. Avec ses ressources, je pourrais faire tellement mieux.
La fille revint leur servir quelques hors-d’œuvre et rafraîchir leurs boissons. Quand elle s’esquiva, le regard de Vasa Luigi la suivit. La baronne, le remarquant, plissa les yeux. Lorsqu’il se retourna vers eux, elle contemplait son verre.
— À propos d’offre, pourquoi ne pas contacter les Mercenaires Dendariis ? proposa-t-il.
Oui ! Si Bharaputra leur proposait un échange, les Dendariis viendraient immédiatement en discuter avec lui. Avec un canon à plasma. Une offre qu’on Peut difficilement refuser, non ? Ce jeu ne durerait pas très longtemps. Difficile à Bharaputra de le mettre aux enchères sans révéler qu’il le détenait et alors… et alors… et alors… Quoi ?
— À défaut d’autre chose, ajouta-t-il, vous pourrez les utiliser pour faire monter les prix avec Ryoval.
— Je crains que leurs ressources ne soient trop limitées. Et pas disponibles ici.
— Ils étaient ici. Hier.
— Une simple équipe d’agents en mission. Pas de navires. Pas de renforts. Je crois savoir qu’ils n’ont révélé leur identité qu’afin d’obtenir une conversation avec Lilly. Mais… j’ai des raisons de croire qu’il y a un autre joueur dans cette partie. Quand je vous regarde, quelque chose me démange. Je suis soudain pris de la curieuse envie de me contenter de la modeste commission d’un intermédiaire et de laisser Ryoval s’occuper d’offres trop conséquentes.
Le baron ricana.
Des offres trop conséquentes ? Oh… des gens avec des canons à plasma. Il essaya de ne pas réagir.
— Ce qui, reprit Vasa Luigi, nous ramène à la question originelle… Quel est l’intérêt de Lilly dans tout ça ? Pourquoi Lilly t’a-t-elle demandé de ressusciter cet homme, Rowan ? Et d’ailleurs, comment Lilly l’a-t-elle récupéré avant des tas de gens mieux équipés et mieux informés ?
— Elle ne m’a rien dit, dit Rowan, affable. Mais j’ai été ravie d’avoir cette occasion d’affiner ma technique. Grâce à l’excellent travail de votre sécurité, il était un véritable défi médical.
La conversation prit un tour médicotechnique entre Lotus et Rowan, puis plus décousu quand la jeune clone vint leur servir la suite du repas. Rowan se débrouillait intelligemment pour ne pas répondre aux questions du baron. Quant à lui, personne ne s’attendait qu’il sache quoi que ce soit. Le baron Bharaputra ne semblait pas pressé. Visiblement, il se préparait à jouer un jeu d’attente. Le dîner terminé, les gardes les escortèrent jusqu’à leur chambre qui se trouvait au bout d’un couloir muni de portes toutes identiques : sans doute les quartiers réservés aux serviteurs de visiteurs importants.