— Où sommes-nous ? demanda-t-il d’une voix sifflante à Rowan dès que la porte se referma derrière eux. Tu le sais ? Est-ce le quartier général de Bharaputra ?
— Non. Sa résidence principale est encore en travaux. Un raid aurait provoqué pas mal de dégâts, ajouta-t-elle, hargneuse.
Il fit lentement le tour de la pièce sans toutefois se remettre à cogner sur les murs, au grand soulagement de Rowan.
— Je viens de penser… que s’évader n’est pas le seul moyen de s’enfuir. On peut se débrouiller pour que quelqu’un vienne nous chercher. Dis-moi… Chez qui serait-il le plus difficile de venir chercher un prisonnier : chez Fell, chez Bharaputra ou chez Ryoval ?
— Oh… je pense que ce serait chez Fell. Il a plus de soldats et plus d’armes. Ryoval serait le plus facile. Ryoval est vraiment une maison mineure mais il est si vieux qu’il a droit aux honneurs d’une grande maison, par habitude.
— Donc… si on veut un allié plus fort et plus méchant que Bharaputra, il faut s’adresser à Fell ?
— Si on veut.
— Il faut que nous nous adressions à Fell.
— Comment ? Nous ne pouvons même pas sortir de cette chambre.
— La chambre, oui, il faut sortir de cette chambre. Mais il ne sera pas nécessaire de sortir d’ici. Si l’un d’entre nous pouvait se retrouver devant une comconsole pendant quelques minutes. Pour appeler Fell ou quelqu’un. Pour dire au monde que c’est Vasa Luigi qui nous détient. Voilà qui ferait bouger les choses.
— Il faut appeler Lilly, fit Rowan avec obstination. Pas Fell.
J’ai besoin de Fell. Lilly ne peut pas monter une opération contre Ryoval. Voilà qui ouvrait une déplaisante alternative : les intérêts du Groupe Durona et les siens pouvaient être divergents. Il voulait une faveur de Fell que Lilly cherchait à fuir. Par ailleurs, Fell n’avait pas grand-chose à gagner dans un raid contre Ryoval. Sinon démolir un rival et assouvir une vieille haine. Mmouais…
Il erra jusque dans la salle de bains et se contempla dans le miroir. Qui suis-je ? Un petit homme bizarre, maigre, pâle, hagard, avec des yeux désespérés et une tendance à faire des crises de convulsions. Si seulement il pouvait deviner qui était son clone-jumeau, il s’identifierait par élimination. Lors de leur rencontre désastreuse la veille, il lui avait bien semblé qu’il était l’amiral Naismith. Mais Vasa Luigi n’était pas un imbécile et Vasa Luigi était convaincu du contraire. Il devait être soit l’un soit l’autre. Pourquoi ne parvenait-il pas à se décider ? Si je suis Naismith, pourquoi mon frère s’est-il fait passer pour moi ?
À ce moment précis, il découvrit pourquoi ils appelaient ça une cascade.
C’était comme de se retrouver sous une chute d’eau, sous les chutes d’une rivière qui vidait un continent, des tonnes d’eau l’écrasant, le mettant à genoux. Il émit un faible miaulement et s’écroula, les bras noués autour de la tête, les yeux crevés de douleur et la terreur coincée dans la gorge. Il se mordit les lèvres pour ne produire aucun son qui attirerait l’attention inquiète de Rowan. Il avait besoin d’être seul pour ça. Oh oui !
Pas étonnant si je ne devinais pas. J’essayais de choisir entre deux réponses fausses. O Mère. O P’pa. O sergent. Votre petit a vraiment merdé cette fois-ci. Vraiment merdé. Le lieutenant Miles Vorkosigan se tordait sur le carrelage et hurlait en silence. Non, non, non, oh… Merde !
Elli…
Bel, Elena, Taura…
Mark… Mark ? Ce type costaud, menaçant, maître de lui-même, déterminé avait été Mark ?
Il ne se souvenait absolument pas des circonstances de sa mort. Se touchant avec crainte la poitrine, il chercha des traces de… quoi ? Il ferma les yeux, essayant de se rappeler ses derniers moments. Le raid sur le complexe médical de Bharaputra, oui. Mark avait provoqué une catastrophe. Non, Mark et Bel. Et il était descendu du ciel pour leur tirer les couilles de la broyeuse. Un vrai délire mégalomaniaque. Pour montrer à Mark comment les vrais experts s’y prenaient, pour arracher ces enfants-clones à Vasa Luigi qui l’avait offensé… et les ramener à Mère. Foutaises, qu’est-ce que ma mère sait de tout ça maintenant ? Rien, il l’espérait. Curieusement, ils se trouvaient encore tous sur l’Ensemble de Jackson. Combien de temps avait-il été mort… ?
Où diable est la SecImp ?
Enfin, ceux qui ne sont pas en train de se rouler par terre dans cette salle de bains, bien sûr ?
Aïe, aïe, aïe…
Et Elli. Je vous connais, ma’ame ? lui avait-il demandé. Il aurait mieux fait de se bouffer la langue.
Rowan… Elli. Ça se comprenait, d’une certaine manière. Son amante était une femme intelligente, grande, les cheveux et les yeux sombres. La première chose qui s’était présentée à son réveil à son esprit confus avait été une femme intelligente, grande, les cheveux et les yeux noirs. C’était une erreur très naturelle.
Il se demanda si Elli allait accepter cette explication. Son goût pour les femmes musclées risquait de lui coûter très cher. Il ravala un rire désespéré.
Il se coinça dans sa gorge. Taura, ici ? Ryoval le savait-il ? Savait-il quelle jolie main griffue avait détruit ses banques de gènes quatre ans auparavant ? Ou bien blâmait-il simplement "l’amiral Naismith" ? Ses séides avaient pris Mark pour l’amiral. Ryoval en ferait-il autant ? De toute manière, Mark lui dirait sûrement qu’il était le clone. Merde, c’est ce que je lui dirais si j’étais à sa place. Où était Mark ? Que lui arrivait-il ? Pourquoi s’était-il offert en… rançon à la place de Miles ? Mark n’était pas cryoamnésique lui aussi ? Non, Lilly avait dit que les Dendariis, les clones et "l’amiral Naismith" s’étaient tous échappés. Alors, pourquoi étaient-ils revenus ?
Pour venir te chercher, amiral Grossemerde.
Et ils avaient foncé tête la première sur Ryoval, grâce à lui.
La cryoamnésie était une bénédiction. Il avait envie de la retrouver.
— Tu vas bien ? s’inquiéta Rowan depuis l’autre pièce.
Elle vint jusqu’à la porte de la salle de bains et le vit sur le sol.
— Oh non ! Une nouvelle convulsion ? (Elle s’agenouilla à ses côtés, ses longs doigts cherchant déjà d’éventuels dégâts.) Tu t’es cogné à quelque chose ?
— Euh… euh…
Je ne vais pas me fatiguer à me venger sur un cryoamnésique, avait dit Vasa Luigi. Il valait donc mieux le rester encore un petit moment. En tout cas, jusqu’à ce qu’il ait une meilleure prise sur les événements. Et sur lui-même.
— Je crois que je vais bien.
Il la laissa le remettre au lit, lui caresser les cheveux. Désemparé, il la fixait entre ses paupières mi-closes, faisant semblant de céder à la fatigue qui suivait toujours les convulsions. Qu’ai-je fait ?
Que vais-je faire ?