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26

Il avait oublié pourquoi il était là. Sa peau repoussait.

Il se demanda où était parti Mark.

Des gens venaient, tourmentaient une chose sans nom et s’en allaient. Il les accueillait différemment. Et ces différences finirent par se cristalliser… Par devenir des personnages auxquels il dut donner un nom afin de les identifier. Il y avait Bouffe… et Grogne… et Hurle… et un autre, tapi dans l’ombre, qui attendait son heure.

Il laissait Bouffe s’occuper de l’alimentation forcée parce que c’était le seul qui aimait ça. Après tout, Bouffe aurait bien aimé faire tout ce que les techs de Ryoval lui faisaient. Grogne, il l’envoyait quand Ryoval venait avec l’aphrodisiaque. C’était Grogne qui était responsable de l’agression sur Maree, la petite clone au corps sculpté. Grogne, quand il n’était pas excité, était très timide et honteux et ne parlait pas beaucoup.

Hurle s’occupait du reste. Il commençait à soupçonner Hurle de les avoir tous livrés à Ryoval. Hurle avait enfin trouvé un endroit où on le punissait assez.  Faut jamais essayer de guérir un masochiste par la haine. Les résultats sont imprévisibles. Donc Hurle récoltait ce qu’il méritait. Quant au quatrième, si discret, il se contentait d’attendre en se disant qu’un jour c’était lui qu’ils aimeraient tous.

Ils ne gardaient pas toujours leurs rôles respectifs. Hurle avait tendance à s’immiscer dans les séances de Bouffe, qui avaient toujours lieu régulièrement, ce qui n’était pas le cas des séances de Hurle. Et, plus d’une fois, Bouffe rejoignait Grogne dans ses aventures qui devenaient alors exceptionnellement bizarres. Personne n’accompagnait Hurle volontairement.

Leur ayant tous donné un nom, il retrouva Mark par élimination. Bouffe, Grogne, Hurle et l’Autre avaient envoyé lord Mark tout au fond pour qu’il passe tout ça en dormant. Pauvre, fragile lord Mark, né depuis douze semaines à peine.

Ryoval ne voyait pas lord Mark là-bas tout au fond. Il ne pouvait l’atteindre. Ni le toucher. Bouffe, Grogne, Hurle et l’Autre faisaient tous très attention de ne pas réveiller le bébé. Ils étaient étudiés pour. Ils formaient une drôle de bande, grotesque, laide et dure au mal, ses mercenaires psychiques. La bande noire. Pas très jolis, les bonshommes. Mais ils faisaient leur boulot.

Il se mit, de temps en temps, à leur fredonner des airs de marche.

27

Rowan s’était à nouveau cachée sous l’oreiller. Il continuait à faire les cent pas. Et à parler. Il était incapable de s’arrêter. Depuis l’instant où sa mémoire lui était tombée dessus, il avait élaboré une multitude de plans d’évasion qui, tous, comportaient au moins un point faible sinon fatal. Dans l’impossibilité de les appliquer, il les avait tous réexaminés, réétudiés, à voix haute. Encore et encore. Rowan avait depuis longtemps cessé de les critiquer… En fait, elle avait tout bonnement cessé de lui parler. Elle avait abandonné l’idée de le cajoler, de l’apaiser et restait le plus souvent le plus loin possible de lui ou bien se cachait pendant des heures dans la salle de bains. Il ne pouvait l’en blâmer. Il était au bord de la frénésie.

Leur confinement mettait à rude épreuve l’affection qu’elle avait pour lui. Et, il l’admettait, il n’avait pas été capable de lui dissimuler la vague hésitation qu’il ressentait désormais à son contact. Il ne la touchait plus avec autant de chaleur, il résistait davantage à son autorité médicale. Il l’aimait et l’admirait, c’était indubitable, et il aurait été ravi qu’elle prenne la tête de n’importe quel service médical qu’il possédait. Sous son commandement. Mais le remords et leur intimité forcée le gênaient. Il avait d’autres passions pour le moment. Des passions qui le consumaient.

Le dîner n’allait plus tarder. À raison de trois repas par long jour jacksonien, cela devait faire quatre jours qu’ils étaient ici. Le baron ne les avait plus convoqués. Quels étaient les projets de Vasa Luigi ? L’avait-il déjà vendu ? Et si la prochaine personne à passer la porte était son acheteur ? Et si on ne l’avait pas acheté ? Et si on l’abandonnait ici à jamais ?

Les repas étaient en général apportés par un serviteur sous la surveillance de deux gardes armés. En prenant soin de ne pas révéler son identité, il avait tout tenté pour les suborner. Pour toute réponse, il avait obtenu des sourires. Il ne se faisait guère d’illusions sur ses capacités à affronter un neutralisateur mais il était décidé à essayer la prochaine fois. L’intelligence ne lui ayant servi à rien, il était prêt à commettre une idiotie. Parfois, l’effet de surprise avait du bon…

La serrure cliqueta. Il fit volte-face, prêt à plonger.

— Rowan, debout ! souffla-t-il. Je vais tenter le coup.

— Oh non… gémit-elle, émergeant de son oreiller.

Abattue, sans la moindre confiance, elle se leva et le rejoignit.

— Ça fait mal, un neutralisateur, tu sais. Et après, tu vas vomir. Tu auras probablement des convulsions.

— Oui. Je sais.

— Au moins, ça t’obligera à te taire un moment, marmonna-t-elle.

Il était déjà sur la pointe des pieds. Il retomba sur les talons en voyant qui venait les voir. Oh, bon sang, qu’est-ce que c’est que ça ? Un nouveau joueur venait d’entrer dans la partie. Son esprit se mit à fonctionner furieusement. Rowan, qui l’observait dans l’attente de sa tentative annoncée, tourna les yeux et sursauta.

C’était la fille-clone, Lilly – Lilly junior – dans sa tenue en soie marron et rose de domestique, une longue jupe et une veste pailletée. Le dos bien droit, elle portait leur plateau qu’elle posa sur la table. De façon incompréhensible, le garde hocha la tête vers elle et se retira, fermant la porte derrière lui.

Elle se mit à étaler leur repas, comme une parfaite petite servante. Rowan s’approcha d’elle, les lèvres entrouvertes.

Il vit, instantanément, une douzaine de possibilités. Et aussi que cette occasion ne se représenterait plus. Dans son état, il n’était pas question pour lui de terrasser la fille. Mais Rowan avait bien parlé d’un sédatif, non ? Pourrait-elle le lui administrer ? Rowan n’était pas du genre à saisir des insinuations et suivre des ordres cryptés. Elle voudrait des explications. Elle voudrait discuter. Mais il devait essayer.

— C’est incroyable ce que vous vous ressemblez, toutes les deux, fit-il, gai comme un pinson, en lançant un regard appuyé à Rowan.

Celle-ci le contempla avec autant de stupéfaction que d’exaspération. Mais elle eut la présence d’esprit de sourire quand la jeune fille se tourna vers eux.

— Que nous vaut l’honneur, reprit-il, d’une servante de si haut rang, madame ?

Lilly se toucha la poitrine.

— Je ne suis pas ma dame, dit-elle d’un ton qui laissait entendre qu’il était un parfait idiot. (Ce qui n’était pas entièrement faux.) Mais vous… fit-elle en fouillant le visage de Rowan, je ne vous comprends pas.

— C’est la baronne qui vous envoie ? s’enquit Miles.

— Non. Mais j’ai dit au garde que votre repas était drogué et que la baronne voulait que je voie quel effet ça vous faisait, fit-elle presque négligemment.

— Et… c’est vrai ? demanda-t-il.

— Non. (Elle rejeta ses longs cheveux en arrière d’un coup de tête et l’oublia pour se concentrer sur Rowan.) Qui êtes-vous ?

— Elle est la sœur de la baronne, fit-il aussitôt. La fille de la mère de votre dame. Saviez-vous qu’on vous a donné le nom de votre… grand-mère ?

–… Grand-mère ?

— Parle-lui du Groupe Durona, Rowan, la pressa-t-il.