— Dès que tu me laisseras placer un mot, fit Rowan, sarcastique.
— Sait-elle ce qu’elle est ? Demande-lui si elle sait ce qu’elle est ? fit-il avant de se fourrer ses doigts dans la bouche.
La fille n’était pas venue pour lui. Elle était venue pour Rowan. Il devait laisser Rowan s’occuper d’elle.
Rowan regarda alternativement la porte fermée puis la fille.
— Bon. Les Durona sont un groupe de trente-six frères et sœurs clones, tous issus de la même souche. Nous vivons sous la protection de la maison Fell. Notre mère – la première Durona – s’appelle Lilly, elle aussi. Elle a été très triste quand Lotus – la baronne – nous a quittés. Lotus était ma… sœur aînée, tu comprends. Ce qui fait que tu dois être ma sœur, toi aussi. Lotus t’a-t-elle expliqué pourquoi elle t’a eue ? Seras-tu sa fille ? Son héritière ?
— Je dois être unie avec ma dame, dit la fille. (Il y avait du défi dans sa voix. Mais sa fascination pour Rowan était évidente.) Je me demandais… si vous étiez là pour prendre ma place.
Jalouse ? Folle.
Rowan était horrifiée.
— Comprends-tu ce que cela signifie ? Ce qu’est une transplantation cervicale avec un clone ? Elle va prendre ton corps, Lilly. Et tu ne seras plus.
— Oui. Je sais. C’est ma destinée.
À nouveau ce mouvement de tête, les cheveux qui volaient. Sa voix était convaincue. Mais ses yeux… y avait-il une minuscule question dans ses yeux ?
— Si ressemblantes, murmura-t-il en réprimant son angoisse.
Il tournait autour d’elles…
— Je parie, reprit-il, que si vous échangiez vos vêtements, personne ne pourrait faire la différence. (Le rapide coup d’œil de Rowan lui dit que, oui, elle avait saisi l’allusion mais qu’il exagérait.) Non… poursuivit-il, pinçant les lèvres, penchant la tête, elle est trop grosse. Tu ne trouves pas qu’elle est trop grosse, Rowan ?
— Je ne suis pas grosse ! s’indigna Lilly junior.
— Tu ne pourras jamais mettre les affaires de Rowan.
— Tu as tort, dit Rowan se laissant enfin entraîner dans son jeu. C’est un idiot. Prouvons-lui, Lilly.
Elle se débarrassa de sa veste, de son chemisier et de son pantalon.
Lentement, dévorée de curiosité, la fille enleva sa veste et sa jupe et enfila les effets de Rowan. Rowan n’avait pas encore touché ceux de Lilly, bien étalés sur le lit.
— Oh, pas mal… pas mal du tout, dit Rowan en montrant la salle de bains. Tu devrais aller te regarder.
— J’avais tort, admit noblement Miles en entraînant la fille vers la salle de bains. (Pas le temps de comploter, de donner des ordres. Il devait compter sur les… initiatives de Rowan.) En fait, les vêtements de Rowan te vont plutôt bien. (Machinalement, il la tutoyait maintenant.) Imagine-toi en docteur Durona. Ils sont tous docteurs, tu sais ? Tu pourrais être docteur, toi aussi…
Du coin de l’œil, il vit Rowan qui dénouait ses cheveux et enfilait la jupe. Il laissa la porte se refermer sur eux et poussa Lilly devant le miroir. Il ouvrit un robinet pour masquer le coup que Rowan frappait à la porte de la chambre… pour qu’elle ne l’entende pas s’ouvrir et se refermer. Il s’imagina Rowan passer devant le garde, tête basse, les cheveux pendant sur le visage.
Lilly contemplait le grand miroir. Elle lui jeta un coup d’œil tandis qu’il levait la main comme pour la présenter à elle-même. Il lui arrivait à peine à l’épaule. S’emparant d’un gobelet, il but un peu d’eau dans l’espoir de se dénouer la gorge. Il allait devoir causer. Combien de temps pourrait-il la garder ici ? Il ne pensait pas être capable de l’assommer d’un coup sur le crâne et il ne savait pas trop quel hypo-spray dans la trousse de Rowan posée sur le comptoir contenait le fameux sédatif.
À sa grande surprise, elle parla la première.
— C’est vous qui êtes venu pour moi, hein ? Pour nous, les clones.
Elle faisait allusion au désastreux raid dendarii contre Bharaputra. Faisait-elle partie des rescapés ? Que fabriquait-elle ici, alors ?
— Euh… Excusez-moi. J’étais mort il n’y a pas si longtemps et mon cerveau ne fonctionne pas très bien. Je fais de la cryoamnésie. C’était peut-être moi ou alors mon clone-jumeau.
— Vous avez des frères et sœurs clones vous aussi ?
— Un seul. Mon… frère.
— Vous étiez vraiment mort ?
Elle semblait avoir un peu de mal à le croire.
Il ouvrit sa chemise et lui montra ses cicatrices.
— Oh, fit-elle, impressionnée. Ça doit être vrai, alors.
— C’est Rowan qui m’a entièrement recousu, refabriqué. Elle est très forte. (Non, ne pas attirer son attention sur Rowan.) Tu pourrais être aussi forte qu’elle. J’en suis certain, si tu essayais. Si on t’éduquait.
— À quoi ça ressemble ? D’être mort ?
Elle était soudain fascinée.
Il haussa les épaules et remit sa chemise.
— À rien. Ennuyeux… à mourir. Le vide. Je ne me souviens de rien. Je ne me souviens pas de l’instant de ma mort…
Sa respiration se bloqua… Le museau de l’arme, la flamme éclatante… sa poitrine qui éclatait, la douleur terrible… Il essaya d’inspirer. Les jambes très faibles tout à coup, il s’adossa au comptoir.
— On est si seul, reprit-il. Tu n’aimerais pas ça, crois-moi. (Il saisit sa main tiède.) Etre vivant, c’est beaucoup mieux. Etre vivant, c’est, c’est…
Il avait besoin de s’appuyer sur quelque chose. Au lieu de cela, il grimpa sur le comptoir, se retrouvant pour la première fois, nez à nez avec elle. Il enfonça doucement ses doigts dans sa chevelure noire, se pencha vers elle et l’embrassa. C’était moins un baiser qu’un frôlement.
— On sait qu’on est vivant quand quelqu’un vous touche.
Elle s’écarta, choquée et intéressée.
— Vous n’embrassez pas comme le baron.
Il eut l’impression que son cerveau avait le hoquet.
— Le baron t’a embrassée ?
— Oui…
Pour avoir un avant-goût du nouveau corps de sa femme ? Quand cette transplantation était-elle prévue ?
— As-tu toujours vécu avec… ta dame ?
— Non. On m’a amenée ici après la destruction de la crèche. Les réparations sont presque terminées. Je vais bientôt rentrer.
— Mais… pas pour très longtemps.
— Non.
Les tentations pour le baron devaient être… intéressantes. Après tout, on allait bientôt lui détruire le cerveau : elle ne serait plus en état de l’accuser. Vasa Luigi pouvait lui faire à peu près n’importe quoi, sauf voler sa virginité. Quelle influence cela avait-il sur son conditionnement mental, sur sa soumission à sa destinée ? Cela en avait une, à l’évidence, sinon elle ne serait pas ici.
Elle jeta un coup d’œil à la porte fermée et fut soudain prise de soupçons. Se libérant de sa saisie, elle se précipita dans la chambre vide.
— Oh non !
— Chut ! Chut !
Il lui courut après, lui prit à nouveau la main et se débrouilla pour grimper sur le lit et la dévisager à nouveau les yeux dans les yeux.
— Ne crie pas ! chuchota-t-il. Si tu sors prévenir les gardes, tu vas être dans de très sales draps mais si tu attends tranquillement qu’elle revienne, personne ne saura jamais rien. (Il n’était pas fier de jouer de son évidente panique mais c’était le seul moyen.) Reste tranquille et personne ne te fera quoi que ce soit.
Par ailleurs, il ignorait parfaitement si Rowan avait l’intention de revenir. Au point où ils en étaient arrivés, elle avait peut-être tout simplement envie de le fuir, lui.
Lilly Junior pouvait facilement le dominer physiquement mais il n’était pas certain qu’elle s’en rendait compte. Une bonne bourrade dans la poitrine l’enverrait au tapis pour le compte. Elle n’avait même pas besoin de frapper très fort.