Выбрать главу

— Assieds-toi, lui dit-il. Ici, près de moi. N’aie pas peur. En fait, je me demande de quoi tu aurais peur alors que ta destinée ne te fait même pas hausser un sourcil. Tu dois être une fille très courageuse. Une femme. Assieds-toi…

Il l’attira. Avec une énorme incertitude, elle le dévisagea puis considéra la porte. Finalement, elle se laissa faire, temporairement. Ses muscles étaient comme des ressorts tendus, prêts à claquer.

— Parle-moi… parle-moi de toi. Parle-moi de ta vie. Tu es quelqu’un de très intéressant, tu sais ?

— Moi ?

— Je ne me souviens pas beaucoup de ma vie, pour l’instant, c’est pour ça que je te demande ça. C’est effroyable pour moi, de ne pas me souvenir. Ça me tue. Quel est le plus ancien souvenir que tu possèdes ?

— Pourquoi ? Je ne sais pas… l’endroit où j’ai vécu avant d’aller à la crèche. Il y avait une femme qui s’occupait de moi. J’ai… c’est idiot… mais je me rappelle qu’elle avait des fleurs pourpres. Elles étaient aussi grandes que moi et elles poussaient dans un tout petit jardin carré, vraiment tout petit, à peine un mètre de long et elles sentaient comme du raisin.

— Oui ? Parle-moi encore de ces fleurs…

La conversation promettait d’être longue. Que Rowan n’ait pas encore été ramenée était un très bon signe. Qu’elle puisse ne pas revenir le mettait face à un troublant dilemme pour Lilly junior. Et alors ? Que peuvent-ils lui faire ? se moqua sauvagement une voix en lui. La tuer ?

Ils parlèrent de sa vie à la crèche. Elle lui raconta comment elle avait vécu le raid dendarii. Comment elle était parvenue à rejoindre le baron. Futée, très futée, cette gosse. Quel gâchis pour Mark ! Puis son récit s’effilocha. Les pauses se firent de plus en plus longues. Malgré le danger que cela représentait, il était prêt à parler de lui-même pour faire durer le statu quo. Lilly tournait de plus en plus souvent les yeux vers la porte.

— Rowan ne reviendra pas, dit-elle enfin.

— Je ne le pense pas, dit-il avec franchise. Je crois qu’elle s’est enfuie.

— Comment le savez-vous ?

— S’ils l’avaient attrapée, ils seraient venus te chercher. De leur point de vue, Rowan est toujours ici. C’est toi qui as disparu.

— Vous ne pensez pas qu’ils l’ont prise pour moi, hein ? s’exclama-t-elle, alarmée. Qu’ils l’ont unie avec ma dame ?

Il n’aurait su dire si elle avait peur pour Rowan ou bien peur que Rowan ne lui prenne sa place. Quelle abominable paranoïa !

— Non. Si on ne fait pas très attention, vous vous ressemblez beaucoup. Mais, pour une opération pareille, on l’examinera très soigneusement. Elle a plusieurs années de plus que toi. C’est tout à fait impossible.

— Que faut-il que je fasse ?

Elle essaya de se lever. Il la retint.

— Rien, conseilla-t-il. Tout va bien. Dis-leur… dis leur que je t’ai obligée à rester ici.

Elle considéra sa petitesse avec éloquence.

— Comment ?

— Je t’ai trompée, piégée, menacée… psychologiquement, dit-il, sincère. Tu pourras leur dire que c’était entièrement ma faute.

Elle ne parut vraiment pas convaincue.

Quel âge avait-elle ? Il venait de passer deux heures à évoquer sa vie sans en tirer grand-chose. Cette fille était un curieux mélange d’intelligence et de naïveté. La plus grande aventure de son existence avait été son bref kidnapping par les Mercenaires Dendariis.

Rowan. Elle a réussi à s’enfuir. Et alors ? Allait-elle revenir le chercher ? Comment ? Il était sur l’Ensemble de Jackson. Ici, on ne pouvait faire confiance à personne. Les gens n’étaient que de la viande. Comme cette jeune fille, là, devant lui. Il eut soudain la vision cauchemardesque de Lilly junior, le crâne évidé, les yeux morts.

— Je suis désolé, murmura-t-il. Tu es si belle… dedans. Tu mérites de vivre. Pas d’être mangée par cette vieille femme.

— Ma dame est une grande femme, dit-elle, obstinée. Elle mérite encore plus de vivre.

Quelle morale tordue Lotus Durona avait-elle utilisée pour convaincre cette fille de se sacrifier volontairement ? Qui croyait-elle tromper ?

— D’ailleurs, dit Lilly junior, je croyais que cette grosse blonde vous plaisait. Vous vous tortilliez sur place rien qu’en la Voyant.

— Hein ?

— Oh, bien sûr… Ce devait être votre clone.

— Mon frère, corrigea-t-il automatiquement.

Mark, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Elle se détendait à nouveau, acceptant plus ou moins son étrange captivité. Et elle commençait à s’ennuyer. Elle l’étudiait, pensive.

— Ça vous plairait de m’embrasser encore une fois ? s’enquit-elle.

C’était sa taille : elle réveillait la bête dans chaque femme. Ne se sentant pas menacées, elles avaient toutes les audaces. Normalement, cela l’aurait ravi mais cette fille l’inquiétait. Elle n’était pas son… égale. Mais il devait gagner du temps, la garder ici aussi longtemps que possible, la divertir aussi longtemps que possible.

— Euh… pourquoi pas…

Après vingt minutes de baisers dans le cou et de douces caresses, elle s’écarta et remarqua :

— Avec le baron, on ne fait pas comme ça.

— Comment fais-tu avec Vasa Luigi ?

Elle lui déboutonna son pantalon pour lui montrer. Au bout de vingt secondes, il s’étrangla :

— Arrête !

— Vous n’aimez pas ? Le baron adore ça.

—… M’étonne pas. (Effroyablement excité, il s’enfuit jusqu’à la chaise près de la table à dîner.) C’est euh… très agréable, Lilly, mais beaucoup trop sérieux pour toi et moi.

— Je ne comprends pas.

— C’est exactement ce que je veux dire. (Malgré son corps d’adulte, elle était une enfant.) Tu ne comprends pas. Quand tu seras plus âgée… tu fixeras tes propres limites. Et ce sera à toi d’inviter les autres à les franchir. Pour l’instant, tu ignores encore où tu finis et où commence le monde. Le désir devrait couler de l’intérieur et non être imposé de l’extérieur.

Par sa simple volonté, il essaya de maîtriser son propre écoulement, y parvenant à moitié. Vasa Luigi, espèce de pourriture.

Elle réfléchissait.

— Je ne serai pas plus âgée.

Les genoux serrés contre la poitrine, il frissonna. L’enfer.

Il se rappela soudain sa rencontre avec le sergent Taura. Comment, dans un moment de désespoir, ils étaient devenus amants. Un parallèle évident existait avec sa situation présente. C’était sans doute la raison pour laquelle son inconscient tentait de lui faire adopter cette solution qui avait été un succès en son temps. Mais Taura était une mutation génétiquement fabriquée au cycle de vie très court. Les médics dendariis lui avaient volé un peu de temps par des ajustements métaboliques. Un peu, pas beaucoup. Chaque jour était un cadeau, chaque année un miracle. Elle vivait au coup par coup et il l’approuvait entièrement. Lilly junior pouvait vivre un siècle si elle n’était pas… cannibalisée. C’était avec la vie qu’il devait la séduire, pas avec le sexe.

Comme l’intégrité, l’amour de la vie n’était pas un sujet qui s’étudiait, c’était une contagion qu’on attrapait. Et, pour cela, il fallait connaître quelqu’un qui l’avait.

— Veux-tu vivre ? lui demanda-t-il.

— Je… ne sais pas.

— Moi, je sais. Je veux vivre. Et, crois-moi, j’ai parfaitement étudié l’alternative.