Il avait mal à la tête. Il avait l’impression qu’on lui vissait la colonne vertébrale dans les épaules et le cou, qu’on lui déboîtait le crâne. Il se massa la nuque mais la tension se transmit à ses bras.
Pas son frère. Mais pour être précis, Naismith n’était en rien responsable de son existence, en tout cas pas à la manière des autres clients de la maison Bharaputra. Même si, effectivement, ils étaient génétiquement identiques. Tel avait été le but recherché.
Lord Miles Naismith Vorkosigan avait à peine six ans quand des spécimens de son tissu cellulaire avaient été dérobés dans un laboratoire après une biopsie sur Barrayar. Cela datait de l’époque des derniers sursauts de la résistance de Komarr contre l’invasion barrayarane. Personne à vrai dire n’était intéressé par Miles, l’enfant infirme. On en voulait à son père, l’amiral comte Aral Vorkosigan, régent de Barrayar, Conquérant (ou Boucher) de Komarr. Aral Vorkosigan avait été le principal artisan de la première conquête stellaire de Barrayar : Komarr. En tant que tel, il était la cible idéale pour les résistants de Komarr, celui sur qui ils entendaient exercer leur vengeance. La résistance avait peu à peu perdu tout espoir. Le désir de vengeance s’était pour quelques-uns exacerbé dans l’amertume de l’exil. Sans armée, sans armes, sans soutien, un groupe de Komarrans haineux avait élaboré une lente et folle vengeance. Frapper le père grâce au fils qu’il adorait…
Tel un sorcier dans un vieux conte, les Komarrans avaient passé un pacte avec le démon pour fabriquer un simulacre. Un clone bâtard, pensa-t-il avec un rire muet et sans joie. Mais les choses avaient mal tourné. Le garçon original, empoisonné dans le ventre de sa mère par d’autres ennemis de son père, avait « grandi » de façon étrange, imprévisible alors que son double génétique se développait normalement… et cela avait été pour lui le premier signe qu’il était différent des autres clones. Quand les autres partaient en traitement, ils en revenaient invariablement plus forts, en meilleure santé, grandissant mieux et plus vite. À chacune de ses visites chez les docteurs, et elles avaient été très nombreuses, leurs traitements atrocement douloureux le rendaient plus maladif, plus chétif. Les bracelets qu’ils posaient sur ses os, son cou, son dos ne semblaient guère l’aider. Ils avaient fait de lui ce nain tordu comme s’ils l’avaient moulé dans une presse, à l’image de son progéniteur. J’aurais pu être normal si Miles Vorkosigan n’avait pas été infirme.
Quand il avait commencé à soupçonner à quoi allaient vraiment servir ses compagnons clones car, malgré toute leur prudence, leurs gardiens débonnaires ne pouvaient empêcher les plus folles rumeurs de circuler parmi les enfants, ses difformités croissantes lui avaient procuré une joie cachée. Ils n’allaient sûrement pas utiliser ce corps pour une transplantation de cerveau.
Quand, à l’âge de quatorze ans, ses maîtres komarrans vinrent le chercher, il crut à un miracle. Puis le conditionnement avait commencé. L’endoctrinement implacable, pénible et perpétuel. Au début, un avenir, n’importe quel avenir, lui avait paru glorieux en comparaison de la fin de ses compagnons de crèche. Il avait donc fait de son mieux pour apprendre tout ce qui était nécessaire pour prendre la place de son progéniteur et frapper un coup mortel au nom de Komarr la bien-aimée, une planète qu’il n’avait jamais vue, contre Barrayar la diabolique, qu’il ne connaissait pas plus. Mais apprendre à être Miles était comme de prendre part à la course du paradoxe de Xénon. Peu importait tout ce qu’il apprenait, la frénésie avec laquelle il s’entraînait, la dureté des punitions qui sanctionnaient la moindre de ses erreurs, Miles apprenait plus et plus vite. Dès qu’il arrivait à un palier, son rival avait déjà franchi le suivant, intellectuellement ou autre.
La course symbolique était devenue bien réelle quand ses tuteurs komarrans avaient décidé d’opérer la substitution. Ils avaient poursuivi le très fantomatique lord Vorkosigan à travers la moitié du réseau de connexions galactiques sans jamais se rendre compte que quand il disparaissait, l’amiral Naismith apparaissait ailleurs. Les Komarrans n’avaient jamais deviné la réelle identité de l’amiral Naismith. C’est finalement le plus grand des hasards qui les avait mis face à face sur Terre, deux ans plus tôt, à l’endroit même où cette stupide race était née. Une vengeance refroidie depuis vingt ans allait enfin pouvoir s’exercer.
Ce délai s’avéra déterminant mais pas comme les Komarrans l’avaient envisagé. Quand ils avaient commencé à traquer Vorkosigan, leur clone sur mesure était au sommet de son conditionnement mental, acquis à la cause de la révolte et aveuglément déterminé. Ne l’avaient-ils pas sauvé du sort des clones ? Dix-huit mois à les voir errer, dix-huit mois de voyages, d’observation, d’exposition à des informations non censurées, de rencontres – même rares – avaient fait germer en lui des doutes. De plus, il était impossible de dupliquer l’éducation de type galactique qu’avait reçue Vorkosigan sans apprendre à réfléchir un minimum. Au milieu de tout ça, l’opération pour remplacer les os impeccables de ses jambes par des prothèses synthétiques sous le simple prétexte que Vorkosigan s’était brisé les siennes avait été abominablement douloureuse. Et si, la prochaine fois,
Vorkosigan se brisait le cou ? Cette idée lui avait fait froid… dans le cou, précisément.
Lui bourrer le crâne avec lord Vorkosigan était comme lui infliger une transplantation cervicale mais sans utiliser les scalpels au laser et les tissus vivants. Celui qui cherche à se venger doit creuser deux tombes. Les Komarrans avaient creusé la deuxième tombe pour lui. Pour la personne qu’il ne deviendrait jamais, pour l’homme qu’il aurait pu être si on ne l’avait pas forcé à coups de vibro-matraques à être quelqu’un d’autre.
Certains jours il ne savait plus qui il haïssait le plus : la maison Bharaputra, les Komarrans ou bien Miles Naismith Vorkosigan.
Il éteignit la comconsole d’un coup de poing pour aller chercher le précieux cube de données dans la poche de l’uniforme où il était encore caché. Après réflexion, il se lava et s’épila à nouveau avant d’enfiler un uniforme propre. Autant être le plus réglementaire possible. Que les Dendariis ne voient que la surface polie et non l’homme à l’intérieur de l’homme à l’intérieur de…
Il se redressa, sortit de la cabine, traversa le couloir et pressa la sonnette à la porte du capitaine hermaphrodite.
Pas de réponse. Il pressa à nouveau. Après un court instant, la voix d’alto de Thorne retentit.
— Oui ?
— C’est Naismith.
— Oh ! Entre, Miles, répliqua l’autre, soudain alerte.
La porte glissa et il comprit pourquoi Thorne n’avait pas répondu immédiatement : il l’avait réveillé. Encore au lit, l’hermaphrodite s’était redressé sur un coude, ses cheveux bruns ébouriffés, sa main libre quittant la commande qui manœuvrait la porte.
— Excuse-moi, dit-il en voulant se retirer mais la porte s’était déjà refermée derrière lui.
— Non, ça va, fit l’hermaphrodite ensommeillé en se blottissant à nouveau dans ses draps avant de tapoter le matelas entre ses cuisses et son ventre. Pour toi, c’est toujours ouvert. Viens t’asseoir. Tu veux que je te masse le dos ? Tu as l’air tendu.
Thorne portait une chemise de nuit incroyable en soie brodée de dentelle avec un décolleté plongeant qui révélait le renflement de ses seins.
Il préféra s’asseoir sur une chaise, ce qui lui valut un sourire sardonique de Thorne. Il s’éclaircit la gorge.
— Je… me suis dit qu’il était temps de te faire part de tous ces détails que je t’avais promis.