— Vous êtes… un drôle de petit type moche. Qu’est-ce que la vie peut vous apporter ?
— Tout. Et je compte bien lui en soutirer encore plus.
Je veux. Je veux. La richesse, le pouvoir, l’amour.
Des victoires, de splendides et brillantes victoires qui se reflètent glorieusement dans les yeux de mes camarades. Et un jour, une femme, des enfants. Une horde d’enfants, grands et sains, pour faire la nique à tous ceux qui chuchotent mutant ! dans mon dos. Et il me faut mon frère.
Mark. Ouais. Ce petit type triste que le baron Ryoval était, sûrement, en train d’éplucher centimètre par centimètre en ce moment même. À sa place.
Finalement, il persuada Lilly de rester dormir. Après l’avoir bordée dans le lit à la place de Rowan, il s’installa, chevaleresque, sur la chaise. Deux heures plus tard, il souffrait le martyre. Il essaya le sol. C’était froid. Sa poitrine lui faisait mal. L’idée qu’il pouvait éternuer ou tousser le terrorisait. Il finit par grimper sur le lit sans se glisser dans les couvertures et s’enroula sur lui-même en tournant le dos à Lilly. Il était intensément conscient de la présence de ce corps à ses côtés. La réciproque n’était visiblement pas vraie. Son anxiété se nourrissait de son inconsistance. Il n’avait aucun contrôle sur rien. Au matin, il finit par avoir assez chaud pour somnoler.
— Rowan, mon… amour, murmura-t-il, perdu dans sa chevelure parfumée et s’enveloppant dans son long corps chaud. M’dame. (Ah oui, comme sur Barrayar. Elle sursauta, il recula. Reprit conscience.) Aargh ! Pardon.
Lilly junior se redressa, fuyant l’étreinte – en l’occurrence le tâtonnement – de ce vilain petit nain.
— Je ne suis pas ma dame !
— Désolé, je me suis trompé. Je pense parfois à Rowan comme à une dame, dans ma tête. Elle est ma dame et je suis… (un imbécile) son chevalier. En réalité, je suis vraiment un soldat, tu sais. Malgré ma taille.
Au deuxième coup frappé à la porte, il comprit ce qui l’avait réveillé.
— Le petit déjeuner. Vite ! Dans la salle de bains.
Fais du bruit. On doit pouvoir faire semblant encore un peu.
Pour une fois, il n’essaya pas de circonvenir les gardes. Lilly junior revint dès leur départ. Elle mangea lentement, l’air dubitative, comme si elle n’était pas certaine d’avoir le droit de manger. Il l’observait, de plus en plus fasciné.
— Tiens. Prends un autre beignet. Il y a du sucre, si tu veux.
— Je n’ai pas le droit de manger du sucre.
— Tu devrais manger du sucre. (Une pause.) Tu devrais avoir tout ce que tu veux. Tu devrais avoir des amis. Tu devrais avoir… des sœurs. Tu devrais avoir une éducation digne de tes capacités et travailler pour les augmenter. Travailler, ça rend plus grand. Plus réel. Tu devrais avoir de l’amour. Un chevalier rien que pour toi. Bien plus grand que moi. Tu devrais avoir… des bonbons.
— Je ne dois pas grossir. Ma dame est mon destin.
— Ton destin ! Que sais-tu du destin ? (Il se leva pour faire les cent pas, zigzaguant entre la table et le lit.) Je suis un putain d’expert en destin ! Ta dame est un faux destin et tu veux savoir comment je le sais ? Elle prend tout et elle ne donne rien.
« Le vrai destin prend tout – jusqu’à la dernière goutte de sang et il t’ouvre les veines pour s’en assurer – et te rend deux fois plus. Quatre fois plus. Un million de fois plus ! Mais tu ne peux pas donner à moitié. Tu dois tout donner. Je le sais. Je le jure. Je suis revenu d’entre les morts pour te dire la vérité. Le vrai destin te donne une montagne de vie et il te pose au sommet.
Sa conviction avait quelque chose de purement mégalomane. Il adorait les instants comme celui-ci.
— Vous êtes malade, dit-elle en le contemplant avec méfiance.
— Qu’en sais-tu ? Tu n’as pas rencontré une seule personne saine d’esprit de ta vie. N’est-ce pas ? Penses-y.
Elle parut soudain abattue.
— Ça ne sert à rien. Je suis une prisonnière de toute manière. Où irais-je ?
— Lilly Durona te prendrait, dit-il vivement. Le Groupe Durona est sous la protection de la maison Fell. Si tu pouvais aller chez ta grand-mère, elle te protégerait.
Ses sourcils s’abaissèrent exactement comme ceux de Rowan quand elle décelait les failles de ses plans d’évasion.
— Comment ?
— Ils ne nous laisseront pas toujours ici. Imagine… (Il vint derrière elle, rassembla ses cheveux et les remonta en un vague chignon.) Je n’ai pas eu l’impression que Vasa Luigi tenait à garder Rowan au-delà de ce qui lui était nécessaire. À mon départ, elle devrait partir, elle aussi. S’ils te prennent pour Rowan, je parierais que tu pourrais sortir d’ici bien tranquillement.
— Que… devrais-je dire ?
— Le moins possible. « Bonjour, Dr. Durona, votre voiture est là. » Tu ramasses tes affaires et tu pars.
— Je ne pourrais pas.
— Tu pourrais essayer. Si tu échoues, tu ne perds rien. Si tu gagnes, tu gagnes tout. Et, si tu t’en vas, tu pourras dire aux gens où je suis. Qui m’a enlevé et quand. Tout ce qu’il te faut, c’est quelques minutes de sang-froid et ça, c’est gratuit. Le sang-froid, on le fabrique nous-mêmes, à partir de nous-mêmes. On ne peut pas te le voler comme de l’argent ou des vêtements. Bon sang, qu’est-ce que je dis ? Tu as échappé aux Dendariis grâce à ton sang-froid et à ton intelligence.
Elle n’était pas du tout convaincue.
— Je le faisais pour ma dame. Je n’ai jamais rien fait pour… pour moi-même.
Il avait envie de pleurer, excité au point de s’évanouir. C’était cette même éloquence qu’il utilisait en général pour convaincre les gens de risquer leurs vies, non pour la sauver. Il se pencha tel un démon pour lui chuchoter à l’oreille :
— Fais-le pour toi, rien que pour toi. L’univers viendra te demander sa part plus tard.
Après le petit déjeuner, il essaya de la coiffer comme Rowan. Il n’était pas très doué. Mais Rowan non plus. Le résultat final lui parut donc convaincant. Ils survécurent au déjeuner.
Il sut que ce n’était pas le dîner quand on frappa à la porte.
Il y avait trois gardes et un homme avec la livrée d’une autre maison. Sans un mot, deux des gardes lui attachèrent les mains sur le ventre. Il leur fut reconnaissant de cette petite faveur. Dans le dos, il aurait souffert comme un chien. Ils le poussèrent dans le couloir. Aucun signe de Vasa Luigi ni de Lotus. À la recherche de leur clone perdu ? Il l’espérait. Il jeta un regard derrière lui.
— Dr. Durona… (L’homme en livrée hocha la tête vers Lilly junior.) Je suis votre chauffeur. Où allons-nous ?
Elle repoussa une mèche folle, prit le sac de Rowan et dit :
— Chez moi.
— Rowan, dit Miles.
Elle se tourna vers lui.
— Prends tout car tout te sera repris le moment venu. C’est l’unique vérité. (Il se mouilla les lèvres.) Un dernier baiser ?
Elle vint jusqu’à lui, se pencha, pressa brièvement ses lèvres contre les siennes. Et suivit le chauffeur.
Bon, ça suffisait pour les gardes.
— Pas terrible comme baiser, fit l’un d’eux tandis qu’ils partaient dans la direction opposée.
— Ça dépend des goûts, l’informa-t-il d’un ton sinistre.
— Oh, la ferme, soupira l’autre garde.
Il fit deux tentatives de fuite avant d’arriver à la voiture. Après la deuxième, l’un des gardes le chargea tout simplement sur son épaule, tête en bas, et menaça de le laisser tomber s’il frémissait. Il l’avait plaqué au sol avec assez de conviction pour que Miles ne doute pas un instant de sa sincérité. Ils le coincèrent entre eux deux à l’arrière du véhicule.