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— Où m’emmenez-vous ?

— Quelque part.

— Où ça ?

— T’as pas besoin de le savoir.

Il balança un flot de commentaires, de promesses, de menaces et d’insultes sans obtenir la moindre réaction. Puis il se demanda si l’un d’entre eux était celui qui l’avait tué. Peu probable. Il commençait à avoir mal à la gorge. Le trajet s’éternisait. Les voitures de sol étaient rarement utilisées en dehors des villes, les routes étaient en trop mauvais état. Et ils étaient très loin d’une ville quelconque. La nuit tombait quand ils tournèrent à un carrefour désert.

Ils le confièrent à deux hommes lugubres, au visage plat, en livrée rouge et noir qui les attendaient, placides. Comme des bœufs. Les bœufs de Ryoval. Ceux-là lui lièrent les mains dans le dos ainsi que les chevilles, avant de le pousser dans une vedette. Elle s’éleva silencieusement dans l’obscurité.

Vasa Luigi a conclu ses enchères.

Rowan, si elle avait réussi, enverrait des secours le chercher chez Bharaputra. Où il n’était plus. Bon, Vasa Luigi serait sans doute ravi de les expédier tout droit chez Ryoval.

À condition qu’il sache où se trouve le repère de Ryoval.

Bon Dieu. Je risque d’être le premier agent de la SecImp sur place. Il lui faudrait souligner ce point dans son rapport à Illyan. Il avait souvent eu envie d’adresser des rapports posthumes à Illyan. À présent, il se demandait s’il vivrait assez longtemps pour ça.

28

— Ça m’ennuie de vous le dire, baron, fit l’un des techs, mais votre victime a l’air de prendre du bon temps.

Bouffe s’esclaffa autour du tube enfoncé dans sa gorge tandis que le baron Ryoval s’approchait pour regarder. Et peut-être pour admirer son incroyable estomac.

— Dans ce genre de situation, il existe un certain nombre de défenses psychologiques possibles, énonça Ryoval. Qui vont du dédoublement de la personnalité à l’identification avec son tortionnaire. Je m’attendais que Naismith fasse appel à elles… mais pas aussi vite.

— J’avais du mal à y croire moi aussi, monsieur, j’ai donc fait quelques scanners du cerveau. Les résultats sont inhabituels.

— Si sa personnalité est dédoublée, ça devrait se voir sur votre scanner.

— Il y a quelque chose sur le scanner. On dirait qu’il protège certaines zones de son esprit contre nos stimuli. Ses réponses superficielles suggèrent effectivement un dédoublement mais… selon un processus anormalement anormal, si cela signifie quelque chose, monsieur.

Ryoval, intéressé, pinça les lèvres.

— Pas vraiment. Je vais y jeter un coup d’œil.

— Quoi qu’il se passe, il ne fait pas semblant. Ça, j’en suis sûr.

— Si vite, c’est impossible… murmura Ryoval. Quand pensez-vous qu’il ait basculé ? Comment ai-je pu le rater ?

— Je ne sais pas. Très tôt. Le premier jour… peut-être même dès la première heure. Mais s’il parvient à rester ainsi, il sera très difficile à atteindre. Il va falloir exercer une pression phénoménale. Il peut sans arrêt… changer de forme.

— Moi aussi, affirma froidement Ryoval.

La dilatation dans son estomac commençait à provoquer des douleurs. Hurle se montra timidement mais Bouffe ne voulait pas abandonner. C’était encore son tour. L’Autre écoutait attentivement : il écoutait toujours quand le baron Ryoval était présent. Il dormait rarement, ne parlait presque jamais.

— Je ne m’attendais pas qu’il atteigne ce stade de désintégration avant des mois. Ça fout en l’air mes prévisions, se plaignit le baron.

Oui, baron, ne sommes-nous pas fascinants ? Nous vous rendons perplexe, n’est-ce pas ?

— Je dois trouver le moyen de le ré-homogénéiser, annonça le baron, pensif. Amenez-le-moi dans mes quartiers plus tard. On verra ce qu’une conversation tranquille et quelques nouvelles expériences nous apporteront.

Sous son air impassible, l’Autre frissonna d’impatience.

Deux gardes le transportèrent dans le plaisant salon du baron Ryoval. Il n’y avait pas de fenêtre mais un immense holovid, qui occupait tout un mur, montrait une plage tropicale. Les quartiers de Ryoval étaient sûrement souterrains : personne n’allait pénétrer ici en passant par la fenêtre.

Sa peau était encore toute rapiécée. Les techs avaient aspergé les endroits à vif d’une espèce de pansement, afin d’éviter que son pus et son sang ne salissent les jolis meubles du baron. Ses autres plaies avaient été recouvertes de bandage plastifié.

— Ça va servir à quelque chose ? avait demandé le technicien qui l’avait pansé.

— Probablement pas, avait soupiré un autre. Mieux vaut demander à une équipe de nettoyage de se tenir prête.

Les gardes l’installèrent sur une grande chaise très basse. Ce n’était qu’une simple chaise, sans clous, ni lames de rasoir, ni pals. Ses mains étaient nouées derrière son dos l’empêchant de s’adosser. Il écarta les genoux et resta ainsi, en équilibre précaire sur le bord, le dos très droit.

L’un des gardes se tourna vers Ryoval.

— Doit-on l’attacher, monsieur ?

Ryoval haussa un sourcil.

— Peut-il se lever sans aide ?

— Dans cette position, pas facilement.

Un rictus méprisant et amusé passa sur le visage de Ryoval tandis qu’il toisait son prisonnier.

— À nous deux. Laissez-nous. Je vous appellerai. Et je ne veux pas être dérangé. Ça risque d’être un peu bruyant.

— L’insonorisation est très efficace, monsieur.

Les gardes au visage plat saluèrent et s’en furent.

Il y avait un problème avec ces hommes. Quand on ne leur ordonnait pas de faire quelque chose, ils avaient tendance à rester plantés là, sans rien faire, sans rien dire. Bah, on les avait sans doute fabriqués comme ça.

Bouffe, Grogne, Hurle et l’Autre détaillaient l’endroit avec intérêt, se demandant lequel d’entre eux allait entrer en scène.

Tu viens d’avoir ton tour, dit Hurle à Bouffe. Ça va être à moi.

Pas sûr, dit Grogne. Ça pourrait être moi.

Si Bouffe n’était pas dans cet état-là, dit l’Autre, sinistre, je prendrais mon tour sur-le-champ. Pour l’instant, je dois attendre.

Tu n’as jamais pris ton tour, dit Bouffe, curieux.

Mais l’Autre resta silencieux.

— Regardons un petit spectacle, dit Ryoval en effleurant un contrôle.

La plage tropicale disparut laissant la place à un enregistrement grandeur nature d’une des sessions de Grogne avec les… créatures du bordel. Pris sous tous les angles, Grogne s’admira avec délices. Le travail de Bouffe l’avait graduellement privé de voir ce qui se passait là-bas sous son ventre.

— Je songe à envoyer une copie de ceci à la flotte dendarii, murmura Ryoval en le surveillant. Imaginez tout votre état-major en train de visionner ceci. Ça pourrait en convaincre quelques-uns de se mettre à mon service, non ?

Non. Ryoval mentait. Sa présence ici était encore secrète. Il n’avait aucun intérêt à la divulguer. L’Autre gronda. Envoie une copie à Simon Illyan. On verra alors qui viendra te voir. Mais Illyan appartenait à lord Mark et Mark n’était plus ici et, de toute manière, l’Autre ne s’exprimait jamais, jamais à haute voix.