Il roula sur lui-même près de l’oreille de Ryoval.
— Je suis moi aussi un Vorkosigan. Celui qui a été entraîné et conditionné pour pénétrer l’ennemi et assassiner. Ça me déplaît énormément quand on me sous-estime, tu comprends ?
Il réussit à se relever et étudia le problème : Ryoval était toujours vivant. Il soupira, ravala sa salive et se mit au travail. Il le frappa à coups de pied jusqu’à ce que ça cesse de vomir du sang, de se tordre et de respirer. C’était une besogne écœurante mais il eut le soulagement de constater que rien en lui, n’y prenait du plaisir. Même Tueur devait faire appel à tout son professionnalisme pour achever sa tâche.
Il considéra l’Autre dont il savait désormais qu’il était Tueur. C’est Galen qui t’a fait, hein ?
Oui. Mais il ne m’a pas fait à partir de rien.
Tu as été parfait. Tu as su te cacher. Rôder. Je me demandais si l’un d’entre nous était capable d’agir au bon moment. Je suis heureux qu’il y en ait au moins un.
C’est ce que le comte notre père a dit, admit Tueur, content et gêné d’être félicité. Si tu attends ton heure, si tu ne te jettes pas dans leurs bras, tes ennemis se jetteront dans les tiens. C’est ce que j’ai fait. Ce que Ryoval a fait… Le comte est un tueur, lui aussi… Comme moi.
Hum.
Il testa à nouveau la solidité de ses menottes et boita jusqu’au comptoir pour examiner les instruments de Ryoval. Il y avait là un scalpel au laser, ainsi qu’un assortiment débilitant de couteaux, forets, tenailles et autres sondes. Le scalpel, destiné à trancher les os, n’avait qu’une portée limitée. Une arme dérisoire mais un outil parfait.
Se retournant, il essaya de s’en emparer, les mains dans le dos. Il faillit pleurer quand il le laissa tomber. Il allait à nouveau devoir descendre jusqu’au sol. Ce qu’il fit maladroitement. Il lui fallut une éternité avant de s’en saisir et se positionner de façon à scier ses menottes sans se trancher les mains ou les fesses.
Enfin libéré, il s’enveloppa dans ses bras et roula sur lui-même comme quelqu’un qui berce un enfant effrayé. Son pied commençait à lui faire très mal. Apparemment, il s’était aussi tordu ou déchiré quelque chose dans le dos.
Il contempla sa victime-tortionnaire-proie. Voleur de clones. Il aurait voulu présenter ses excuses au corps qu’il avait broyé sous ses pieds. Ce n’était pas ta faute. Tu es mort quand ? Il y a dix ans, peut-être ? C’était celui qui s’était installé là-haut, dans le crâne, qui était son ennemi.
La peur illogique que les gardes de Ryoval fassent irruption dans la pièce et sauvent leur maître de la mort le saisit. Il rampa, bien plus aisément maintenant avec ses mains libres, s’empara du scalpel au laser et s’assura qu’on ne puisse plus transplanter ce cerveau. Plus jamais. Personne. En aucune façon.
Au bout de l’épuisement, il se laissa tomber sur la petite chaise pour attendre la mort. Les hommes de Ryoval avaient sûrement pour ordre de venger leur maître déchu.
Personne ne vint.
… Bon. Le patron s’était enfermé dans ses quartiers avec un prisonnier et sa trousse à outils et avait ordonné qu’on ne le dérange pas. Combien de temps s’écoulerait-il avant que l’un de ses sbires trouve le courage d’interrompre sa petite séance d’amusement ? Pas mal, sans doute.
Le poids de l’espoir revenant l’écrasa. Je ne veux pas bouger. Il était très remonté contre la SecImp qui l’avait abandonné ici mais il aurait été prêt à tout pardonner s’ils débarquaient maintenant et lui évitaient ainsi le moindre effort supplémentaire. J’ai bien mérité un peu de repos, non ? La pièce était très silencieuse.
Là, tu en as fait un peu trop, se dit-il en fixant le corps de Ryoval. Tu as un peu exagéré. En plus, t’as sali le tapis.
Je sais plus quoi faire.
Qui parlait ? Tueur ? Bouffe, Grogne ? Hurle ? Eux tous ?
Tu as de bons soldats, loyaux, mais pas très brillants.
C’est pas notre boulot d’être brillants.
Etait-ce pour lord Mark le moment de se réveiller ? S’était-il jamais endormi ?
— D’accord, les gars, marmonna-t-il. Tout le monde debout.
Cette chaise basse était un véritable engin de torture. La dernière mauvaise blague de Ryoval. Il s’en extirpa en gémissant.
Un vieux renard comme le baron n’avait sûrement pas qu’une seule entrée à son terrier. Il fureta dans la suite souterraine. Un bureau, un salon, une petite cuisine, une grande chambre à coucher et une salle de bains assez bizarrement équipée. Il contempla la douche avec envie. Depuis son arrivée ici, on ne l’avait pas autorisé à se laver. Mais il craignait que l’eau ne décolle sa peau en plastique. Il se brossa néanmoins les dents. Ses gencives saignèrent mais ça allait. Il but un peu d’eau froide. Au moins, je n’ai pas faim. Il eut un petit rire lamentable.
Il trouva enfin la sortie de secours au fond d’un placard de la chambre à coucher.
Si elle n’est pas gardée, affirma Tueur, elle est piégée.
Les défenses de Ryoval ont dû être conçues pour le protéger de l’extérieur, fit lentement lord Mark. De l’intérieur, tout a dû au contraire être fait pour faciliter une fuite rapide. À Ryoval. Et à Ryoval seulement.
Il y avait une serrure à paume. Les serrures à paume lisaient le pouls, la température, la conductivité électrique de la peau aussi bien que les empreintes et les lignes de la main. Les mains mortes n’ouvraient pas les serrures à paume.
Il existe des moyens de forcer de telles serrures, murmura Tueur. Autrefois, dans une autre incarnation, Tueur avait reçu un entraînement pour ce genre de choses. Lord Mark le laissa faire et flotta, observant.
Dans les mains de Tueur, la trousse chirurgicale fournit des outils aussi adéquats qu’un kit électronique. Il avait du temps et se fichait pas mal qu’on puisse réutiliser la serrure. Comme dans un rêve, lord Mark le regarda desceller le senseur du mur et toucher quelque chose ici, couper autre chose là.
Le contrôle virtuel s’alluma enfin. Ah, murmura fièrement Tueur.
Oh, firent les autres. L’écran du senseur projetait un petit carré brillant.
Il veut un code d’entrée, annonça Tueur, déçu. L’idée d’être pris au piège le paniqua. L’infime maîtrise de soi de Hurle vacilla et des éclairs de douleur les traversèrent.
Attendez, dit lord Mark. S’il fallait un code d’entrée, il le fallait aussi pour Ryoval.
Le baron Ryoval n’a pas d’héritier. Ryoval n’avait ni second ni bras droit. Ses subordonnés étaient de pauvres types opprimés dont les activités étaient strictement cloisonnées. La maison Ryoval c’était le baron Ryoval et ses esclaves, point. Voilà pourquoi elle demeurait une maison mineure. Ryoval ne déléguait jamais son autorité.
Ce qui signifiait que Ryoval ne pouvait laisser traîner ses codes, ne pouvait les confier à personne. Il devait toujours les avoir sur lui. En permanence.
La bande noire gémit quand lord Mark retourna dans le salon. Mark les ignora. C’est mon boulot à présent.
Il retourna le cadavre de Ryoval sur le dos pour le fouiller méthodiquement de la tête aux pieds. Il ne s’épargna aucun recoin, même pas une dent creuse. Rien. Mal à l’aise, il resta là assis, coincé sur son ventre distendu, souffrant du dos. La douleur augmentait très vite maintenant qu’il réémergeait. Ça doit être là quelque part.