Le plus vieux des gardes essaya un intercom. Plusieurs fois.
— Ça répond pas.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda son camarade.
Le vieux fronça les sourcils.
— On le déshabille et on l’amène au patron. C’étaient les ordres.
Ils le dévêtirent. Il était loin de faire le poids, aussi il n’essaya même pas de leur résister mais il regrettait profondément cette perte. Il faisait très froid. Même les deux types à tête de bœuf contemplèrent un instant sa poitrine couturée dans tous les sens. Ils lui lièrent à nouveau les mains derrière le dos et le conduisirent à travers le repaire. Ils semblaient très mal à l’aise.
Il régnait un calme étrange. Les lumières brillaient mais il n’y avait personne nulle part. L’endroit était très bizarre, pas très grand, pratique et – il renifla – avait quelque chose de médical. C’était un labo, se dit-il. Le petit laboratoire privé de Ryoval. Assurément, après le raid des Dendariis quatre ans auparavant, Ryoval avait jugé sa résidence principale insuffisamment protégée. Il régnait ici une ambiance militaire, paranoïaque. C’était le genre d’endroit où si vous veniez y travailler, vous aviez peu de chances d’en ressortir avant des années. Si jamais vous en ressortiez. Au passage, il aperçut des pièces équipées en laboratoires. Mais aucun tech. Les gardes lançaient des appels de temps à autre. Personne ne répondait.
Ils arrivèrent devant une porte ouverte donnant sur une sorte de bureau.
— Baron ? Monsieur ? se risqua le plus vieux. Nous avons votre prisonnier.
L’autre homme se massa le cou.
— S’il n’est pas là, tu crois qu’on devrait commencer à s’occuper de lui comme l’autre ?
— Il ne nous l’a pas encore ordonné. On ferait mieux d’attendre.
Exactement. Ryoval n’était pas du genre à apprécier des initiatives de la part de ses subordonnés.
Avec un soupir nerveux, le vieux se décida à franchir le seuil. Le jeune poussa Miles à sa suite. Un bureau en vrai bois occupait le centre de la pièce. Devant, était disposé un drôle de fauteuil dont les bras étaient munis de bracelets de métal pour immobiliser la personne qui y prenait place. Apparemment, les conversations avec le baron Ryoval devaient toujours tourner à son avantage. Ils attendirent.
— Que fait-on maintenant ?
— Sais pas. Mes ordres n’en disaient pas plus. (Le vieux observa une pause.) C’est peut-être un test…
Ils attendirent encore cinq minutes.
— Si vous ne voulez pas aller voir, dit Miles avec entrain, moi, j’y vais.
Les gardes se regardèrent. Le vieux, le front creusé, dégaina son neutralisateur et franchit avec une extrême prudence une double porte menant dans une autre pièce. Sa voix retentit bientôt : « Merde. » Un bref silence puis elle émit un miaulement plaintif.
C’en était trop même pour le faible d’esprit qui tenait Miles. Sa grosse main toujours fermement accrochée au bras de son prisonnier, il s’engagea à la suite de son aîné dans une deuxième pièce qui ressemblait à un salon. Un holovid occupant tout un mur était vide et silencieux. Un comptoir de bar en bois granuleux divisait la pièce. Il y avait aussi une chaise extrêmement basse. Le corps complètement nu et tout à fait mort du baron Ryoval gisait là, contemplant le plafond de ses yeux secs.
Il n’y avait aucun signe de lutte : pas de meuble renversé, pas de brûlure d’arc à plasma sur les murs. Sinon sur le cadavre lui-même. Là, se concentraient toutes les traces de violence : la gorge écrasée, le torse réduit en bouillie, le sang coagulé autour de la bouche. Une double rangée de petits trous noirs s’étalait impeccablement sur le front du baron. On aurait dit des brûlures. Sa main droite manquait, tranchée. Le poignet était cautérisé.
Les gardes étaient, pour le moment, prostrés d’horreur.
— Que s’est-il passé ? murmura le plus jeune.
Sur qui vont-ils se venger ?
Comment Ryoval contrôlait-il ses employés-esclaves ? Les sous-fifres par la terreur, bien sûr. Les cadres moyens et les techs par un mélange de peur et d’intérêt personnel. Mais ceux-là, ses gardes du corps personnels, devaient faire partie du cercle intime. Ils étaient l’instrument ultime de la volonté de leur maître.
Ils ne devaient pas être aussi mentalement coincés que leur apparence le suggérait : en cas d’urgence, ils seraient parfaitement inutiles. Mais si leur esprit étroit était intact, il s’ensuivait qu’il devait les contrôler par les émotions. Des hommes que Ryoval laissait se poster derrière lui avec des armes chargées devaient être programmés dès leur naissance. Ryoval était leur père, leur mère, leur famille et tout le reste. Ryoval était leur dieu.
Mais maintenant leur dieu était mort.
Qu’allaient-ils faire ? Je suis libre était-il un concept intelligible pour eux ? Avec la disparition de son unique objet, combien de temps tiendrait leur conditionnement ? Un peu trop longtemps. Une lueur hideuse, mélange de rage et de crainte, s’allumait dans leurs yeux.
— Ce n’est pas moi, remarqua très vite Miles avec prudence. J’étais avec vous.
— Bougez pas, grogna le vieux. Je vais jeter un coup d’œil.
Il passa en revue les appartements du baron et revint au bout de quelques minutes.
— Sa vedette a disparu. Les défenses du tube ont été complètement trafiquées.
Ils hésitèrent. Ah, la parfaite obéissance avait son revers : un total manque d’initiative.
— Vous ne devriez pas vérifier tout le bâtiment ? suggéra Miles. Il y a peut-être des survivants. Des témoins. Peut-être… peut-être que l’assassin se cache encore quelque part.
Où est Mark ?
— Qu’est-ce qu’on fait de lui ? demanda le jeune en hochant le menton vers Miles.
Le vieux se bouffait les joues d’indécision.
— On l’emmène. Ou on l’enferme. Ou on le tue.
— Vous ignorez la raison pour laquelle le baron me voulait, fit aussitôt Miles. Vous feriez mieux de m’emmener jusqu’à ce que vous la découvriez.
— Il te voulait pour l’autre, dit le vieux en lui lançant un regard indifférent.
Petit, nu, à moitié guéri, les mains liées dans le dos : il était clair qu’ils ne voyaient pas en lui une menace. Et ils ont foutrement raison.
Après une brève conférence chuchotée, le jeune le poussa vers la sortie et ils entamèrent une exploration des lieux aussi rapide et méthodique que Miles l’aurait désirée. Ils trouvèrent deux de leurs camarades en uniforme rouge et noir, morts. Une mystérieuse flaque de sang s’étalait d’un mur à l’autre dans un couloir. Ils trouvèrent un autre cadavre : un tech supérieur, tout habillé dans sa douche, l’arrière du crâne fracassé. Aux niveaux inférieurs, les signes de lutte étaient plus fréquents. Ici, on s’était battu, on avait pillé et détruit sans raison apparente comconsoles et équipements.
Que s’était-il passé ? Une révolte d’esclaves ? Une bagarre pour le pouvoir entre factions rivales ? Une vengeance ? Les trois en même temps ? Le meurtre de Ryoval était-il la cause ou le but de tout ceci ? Y avait-il eu une évacuation en masse ou un meurtre de masse ? À chaque intersection, Miles se préparait à affronter une scène de carnage.
Au dernier sous-sol, se trouvait un laboratoire avec une demi-douzaine de cellules en verre alignées au fond de la pièce. À en juger d’après l’odeur, on avait oublié d’éteindre ce qui cuisait ici depuis trop longtemps. Il jeta un coup d’œil vers les cellules et déglutit.
Ils avaient été humains, autrefois, ces bouts de chair, de tissu cicatrisé et de greffe. À présent, c’étaient… des expériences. Quatre avaient été des femmes, deux des hommes. Dans un élan de pitié et avant de partir, un tech leur avait tranché la gorge. Le visage collé au verre, Miles les détailla désespérément. Ils étaient tous trop grands pour avoir été Mark. Et puis, de tels effets n’avaient sûrement pas pu être obtenus en cinq jours. Sûrement. Il ne voulait pas entrer dans les cabines pour effectuer un examen plus minutieux.