— J’ai remarqué.
— Tu as remarqué la trousse à outils ?
— Ouais.
— Miles, c’était Mark.
— Comment aurait-il pu ? Cela a dû se passer hier soir. Après quoi ? cinq jours de torture… et Mark est un petit bonhomme comme moi. Je ne pense pas que ce soit physiquement possible.
— Mark est un petit bonhomme mais pas comme toi, dit Elena. Et il a failli tuer un homme sur Vorbarr Sultana d’un coup à la gorge.
— Quoi ?
— Il a été entraîné, Miles. Il a été entraîné pour prendre le dessus sur ton père qui est un homme encore plus costaud que Ryoval et qui possède des années d’expérience du combat.
— Oui, mais je n’ai jamais cru… Quand Mark était-il sur Vorbarr Sultana ?
Incroyable… On meurt à peine deux, trois mois et on se retrouve sur la touche. Pour la première fois, il se demandait s’il était bien sage de sa part de repartir immédiatement à l’action. Oui, il ferait un chef parfait : un fou furieux avec une mémoire défaillante et qui a la bonne habitude d’être pris de convulsions dès que ça chauffe un peu. Sans parler des problèmes respiratoires.
— Oh, à propos de ton père, je devrais… non, ça peut attendre.
Elena le dévisageait avec inquiétude.
— Qu’est-ce qu’il a… (Il fut interrompu par le signal d’appel du com qu’Iverson lui avait donné par pure courtoisie.) Oui, lieutenant ?
— Amiral Naismith, le baron Fell est ici, à l’entrée. Avec un double escadron. Il… dit être venu chercher la dépouille de son demi-frère, en tant que plus proche parent.
Miles siffla sans bruit et sourit.
— Vraiment ? Bien. Ecoutez-moi. Laissez-le entrer avec un seul garde du corps. Et on bavardera. Il sait peut-être quelque chose. Ne laissez pas entrer ses autres hommes.
— Pensez-vous que cela soit sage ?
Comment veux-tu que je le sache, bon Dieu ?
— Oui.
Quelques minutes plus tard, le baron Fell, essoufflé, arrivait, flanqué par un des soldats loués d’Iverson et par un gros sergent en treillis vert. Après ce petit exercice, le visage rond du baron était plus rose qu’à l’ordinaire. Ceci mis à part, il ressemblait toujours à un grand-père replet à la bonne humeur trompeuse. Dangereuse.
Miles s’inclina.
— Baron Fell, ravi de vous revoir.
— Amiral. Oui, j’imagine que tout s’arrange à votre convenance. Ainsi c’était donc vous que le tireur bharaputran a atteint. Votre clone-jumeau a parfaitement tenu votre rôle, après cela, je dois le dire. Ce qui n’a fait qu’ajouter à la confusion ambiante.
Argh !
— Oui. Qu’est-ce qui vous amène ici ?
— Un échange.
Un raccourci jacksonien pour : Vous d’abord.
Miles hocha la tête.
— Feu le baron Ryoval m’a fait amener ici dans une vedette par deux de ses hommes. Nous avons trouvé l’endroit à peu près dans l’état dans lequel vous le voyez. J’ai, disons, neutralisé mes deux gardes à la première occasion. Vous dire comment je me suis retrouvé entre leurs mains serait une longue histoire.
Donnant, donnant. À toi de me dire quelque, chose.
— Des rumeurs tout à fait extraordinaires commencent à circuler à propos de mon cher disparu… il a bien disparu ?
— Oh oui. Vous le verrez dans un moment.
— Merci. Mon cher demi-frère est donc bien mort. On me l’avait déjà appris.
Un des anciens employés de Ryoval a couru tout droit chez lui.
— Ce renseignement vaut bien une petite récompense.
— Il y aura une récompense dès que je serai certain qu’on m’a dit la vérité.
— Dans ce cas… pourquoi ne pas vérifier vous-même ?
Il dut se lever, quitter le fauteuil. Ce qu’il fit au prix d’un effort considérable. Il conduisit le baron Fell dans le salon. Les Dendariis et le sergent les suivirent.
Celui-ci lança un coup d’œil inquiet vers l’immense Taura. Elle sourit, découvrant ses crocs.
— Salut. T’es mignon, tu sais ?
Il eut un mouvement de recul et se glissa tout près de son patron.
Fell se dirigea droit vers le cadavre. Il saisit le bras coupé au poignet.
— Qui a fait ça ?
Miles mit une seconde avant de comprendre l’expression de son visage : Fell était déçu.
— Nous ne le savons pas encore. Nous l’avons trouvé comme ça.
Fell lui lança un regard acéré.
— Exactement ?
— Oui.
Fell effleura les trous noirs sur le front du cadavre.
— Celui qui a fait ça savait ce qu’il faisait. Je veux retrouver cet assassin.
— Pour… venger la mort de votre demi-frère ? s’enquit Elena avec prudence.
— Non. Pour lui offrir un travail ! (Fell éclata d’un rire tonitruant.) Avez-vous une idée du nombre de gens qui ont consacré des années et des années à essayer d’accomplir ceci ?
— J’en ai une petite idée, dit Miles. Si vous pouvez…
Dans la pièce voisine, le signal d’appel de la comconsole de Ryoval retentit.
Fell plissa les yeux.
— Personne ne pourrait appeler ici sans posséder le code d’accès, déclara-t-il en passant dans la pièce voisine.
Miles le devança de justesse devant la console. Il se glissa dans le fauteuil.
Il brancha la communication. « Oui ? » et faillit être à nouveau éjecté de son siège.
Le visage bouffi de Mark s’aggloméra au-dessus du plateau. On aurait dit qu’il venait de sortir de la douche, le visage lisse, les cheveux humides et plaqués.
Il portait une tenue grise identique à celle de Miles et était couvert d’ecchymoses bleues, verdâtres et jaunâtres. Sa peau ressemblait à un patchwork mais ses yeux, grands ouverts, brillaient.
— Ah, dit-il gaiement, te voilà. Je pensais bien que tu étais là. Sais-tu qui tu es maintenant ?
— Mark ! (Miles réprima une folle envie d’étreindre l’image en trois dimensions.) Tu vas bien ? Où es-tu ?
— Tu as donc retrouvé la mémoire. Bien. Je suis chez Lilly Durona. Bon Dieu, Miles, quel endroit ! Quelle femme ! Elle m’a laissé prendre un bain. Elle m’a recollé la peau. Elle m’a soigné le pied. Elle m’a fait une hypo de relaxant musculaire pour mon dos. De ses propres mains, elle m’a donné des soins médicaux si intimes et si dégoûtants que je n’ose les décrire. Mais j’en avais sacrément besoin, crois-moi. Et elle m’a tenu la tête pendant que je hurlais. Je t’ai parlé du bain ? Je l’aime, je veux l’épouser.
Tout ceci fut proféré avec un tel enthousiasme que Miles était incapable de savoir si Mark plaisantait ou non.
— Qu’est-ce que tu as pris ? s’enquit-il, soupçonneux.
— Des anti-douleur. Des tas et des tas d’anti-douleur. Oh, c’est merveilleux ! (Il lui dédia un large sourire.) Mais ne t’inquiète pas : j’ai les idées parfaitement claires. C’est le bain. J’ai commencé à me détendre quand elle m’a donné le bain. Ça m’a complètement dénoué. Est-ce que tu sais à quel point c’est fantastique un bain quand on… peu importe.
— Comment as-tu fait pour sortir d’ici et te retrouver à la clinique Durona ? demanda Miles.
— En empruntant la navette de Ryoval, bien sûr. J’avais son code personnel.
Derrière lui, Miles sentit que le baron Fell retenait son souffle.
— Mark, fit-il en se penchant en avant, tu veux bien me passer Lilly, un moment, s’il te plaît ?
— Ah, baron Fell ! s’exclama Mark. Parfait. J’allais vous appeler juste après. Je voudrais vous inviter à prendre le thé ici, chez Lilly. Nous avons des tas de choses à nous dire. Toi aussi, Miles. Et amène tous tes amis.