Mark lui adressa un regard éloquent. Sans qu’on le voie, Miles appuya sur le bouton « alerte » du com d’Iverson.
— Pourquoi, Mark ?
— Parce que j’ai besoin d’eux. Mes propres troupes sont beaucoup trop épuisées pour travailler aujourd’hui.
— Tes troupes ?
— S’il te plaît, fais ce que je te dis. Parce que je te le demande. Parce que tu me le dois, ajouta Mark d’une voix si sourde que Miles eut du mal à l’entendre.
Une brève étincelle jaillit dans les yeux de Mark.
Fell maugréa.
— Il l’a utilisé. Il doit savoir… (Il se pencha vers la console.) Mark, comprenez-vous ce que vous avez, euh.. en main ?
— Ô baron. Je sais ce que je fais. Je me demande pourquoi tout le monde à autant de mal à l’admettre. Je sais exactement ce que je fais.
Puis il éclata de rire. C’était un rire très troublant, grinçant et trop fort.
— Laissez-moi parler à Lilly, dit Fell.
— Non. Venez ici et vous lui parlerez, fit Mark. De toute manière, c’est à moi que vous aurez envie de parler. (Son regard se planta dans celui de Fell.) Je vous promets que vous trouverez ça profitable.
— Je veux bien vous croire, murmura Fell. Très bien.
— Miles… Tu te trouves bien dans l’appartement de Ryoval. (Mark l’examinait sans que Miles comprenne quelle réponse il attendait de lui mais Mark hocha la tête, apparemment satisfait.) Elena est avec toi ?
— Oui…
Elena se pencha par-dessus l’autre épaule de Miles.
— Que désirez-vous, Mark ?
— Je veux vous parler, femme-lige. En privé. Voulez-vous dire à tous les autres de quitter la pièce, s’il vous plaît ? Tous, sans exception.
— Tu ne peux pas, commença Miles. Femme-lige ? Tu… ne lui as pas prêté serment, hein ? C’est… c’est impossible.
— Techniquement, je suppose que tu as raison maintenant que tu es à nouveau vivant, dit Mark. (Il sourit tristement.) Mais j’ai besoin d’un service. Ma première et ma dernière requête, Elena. En privé.
Elena regarda autour d’elle.
— Dehors, tout le monde. S’il te plaît, Miles. Ceci est strictement entre Mark et moi.
— Femme-lige ? murmura Miles en se laissant pousser dehors. Comment…
Elena referma la porte sur eux. Miles appela Iverson pour qu’il s’occupe des problèmes de transport et autres détails. Il s’agissait clairement d’une course entre Fell et eux. Une course polie mais une course quand même.
Elena réapparut quelques secondes plus tard, le visage fermé.
— Allez chez les Durona. Mark m’a demandé de retrouver quelque chose pour lui ici. Je vous rejoins plus tard.
— Rassemble le maximum de renseignements pour la SecImp, pendant que tu y es, dit Miles se sentant vaguement dépassé par les événements : ce n’était plus lui qui commandait. Iverson te donnera un coup de main. Mais… Femme-lige ? Est-ce que cela signifie ce que je crois ? Comment as-tu pu…
— Cela ne signifie plus rien du tout, maintenant. Mais j’ai une dette envers Mark. Nous avons tous une dette envers lui. Il a tué Ryoval, tu sais.
— Même si j’ai du mal… je commence à le croire. Mais je ne vois pas comment il a pu faire.
— D’après ce qu’il m’a dit, avec les deux mains liées dans le dos. Et je le crois.
Elle retourna dans la suite de Ryoval.
— On parle bien de Mark ? marmonna Miles en partant dans la direction opposée.
On lui avait peut-être fabriqué un autre frère-clone pendant sa mort, non ?
— Il ne ressemble pas à Mark, reprit-il. Il avait l’air content de me voir. C’est Mark ?
— Oh oui, fit Quinn, c’est bien Mark.
Il se précipita vers la sortie. Même Taura dut allonger le pas pour rester à sa hauteur.
30
La petite navette personnelle des Dendariis volait aussi vite que la grosse vedette du baron Fell. Elles arrivèrent en même temps à la clinique Durona. Un engin appartenant à la maison Dyne et qui avait été temporairement alloué à la SecImp les attendait poliment dans le petit parc de l’autre côté de la rue.
Pendant qu’ils s’apprêtaient à atterrir. Miles demanda à Quinn qui tenait les commandes :
— Elli… si on volait ensemble dans une vedette ou un aérocar et si je te demandais tout d’un coup de nous écraser à terre, le ferais-tu ?
— Maintenant ? s’étonna Quinn.
La vedette plongea.
— Non ! Pas maintenant. Je veux dire, en théorie. Obéirais-tu sur-le-champ ? Sans poser de question ?
— Eh bien, oui. J’imagine. Mais je te poserais les questions après. Probablement en t’étranglant.
— C’est ce que je pensais.
Satisfait, Miles s’enfonça dans son siège.
Ils retrouvèrent le baron Fell devant l’entrée principale. Celui-ci fronça les sourcils en voyant Quinn, Taura et Bel, en demi-armure, qui l’accompagnaient.
— Nous sommes ici chez moi, dit le baron.
Ses deux hommes considéraient sans joie les trois Dendariis.
— Ce sont mes gardes du corps, annonça Miles. Et le passé récent montre que j’en ai besoin. Votre écran de protection ne fonctionne pas toujours.
— Cela n’arrivera plus, fit Fell, lugubre.
— Quoi qu’il en soit… (En guise de concession, Miles pointa un pouce négligent vers le parc.) Mes autres amis peuvent attendre dehors.
Fell réfléchit un moment.
— Très bien, dit-il enfin.
Ils le suivirent à l’intérieur. Hawk vint à leur rencontre et les escorta à travers la clinique jusqu’à l’appartement privé de Lilly Durona.
En y pénétrant, Miles ne trouva qu’un mot pour désigner ce qui les attendait : un « tableau ». Tout et tous étaient soigneusement placés, comme sur une scène.
Mark était le centre. Il était confortablement installé dans le fauteuil de Lilly Durona, son pied droit bandé reposant sur un coussin de soie placé sur la petite table à thé. Il était encerclé de Durona. Lilly elle-même, ses longs cheveux blancs emprisonnés dans une natte qui lui ceignait le crâne comme une couronne, se tenait à la droite de Mark, adossée au haut dossier du fauteuil, souriant avec bienveillance. Hawk se posta à la gauche de Mark. Dr. Chrys, Dr. Poppy et Dr. Rose étaient admirablement disposés autour d’eux. Dr. Chrys avait un grand extincteur à ses pieds. Rowan n’était pas là. La fenêtre avait été réparée.
Au centre de la table, se trouvait une boîte froide transparente. À l’intérieur, on voyait une main coupée avec une grosse bague d’argent munie d’une pierre carrée qui ressemblait à de l’onyx.
L’apparence physique de Mark troubla Miles. Il s’était préparé à contempler les effets de tortures innommables mais le corps de Mark était entièrement caché sous une tenue grise identique à la sienne qui le couvrait de la tête aux chevilles. Seules les cicatrices et ecchymoses sur son visage et sur son pied laissaient deviner ce qu’il avait enduré ces cinq derniers jours. Mais son visage et son corps avaient incroyablement enflé. Son ventre énorme avait quelque chose de malsain. C’était bien pire encore que lors de leur dernière rencontre, cinq jours plus tôt, quand il l’avait vu dans son propre uniforme dendarii et sans commune mesure avec son double quasi identique qu’il avait essayé de secourir lors du raid quatre mois auparavant. Chez quelqu’un d’autre, le baron Fell par exemple, l’obésité ne le dérangeait nullement mais chez Mark… Miles pourrait-il un jour devenir ainsi… s’il se calmait ? Il fut pris d’une soudaine aversion pour les desserts de toutes sortes. Elli contemplait Mark avec une répugnance qu’elle ne dissimulait même pas.