J’aurais dû vérifier la feuille de quart. L’amiral Naismith aurait-il connu le cycle de sommeil du capitaine ?
— Temps et plus que temps. Content de voir que tu es enfin sorti du brouillard. Qu’est-ce que t’as bien pu fabriquer pendant ces huit semaines où tu as disparu ? Qui est mort ?
— Personne. Ou plutôt, huit clones sûrement.
Thorne acquiesça d’un air sombre. Il abandonna sa posture sinueuse et se redressa d’un coup, l’air parfaitement réveillé.
— Du thé ?
— Oui. Si tu préfères, je peux revenir après ton cycle de sommeil.
Ou dès que tu seras habillé.
Thorne fit basculer ses jambes couvertes de soie par-dessus le rebord du lit.
— Pas question. D’ailleurs, je me serais levé dans une heure. Et je suis impatient de connaître ces informations.
La cérémonie du thé se répéta. Il inséra le cube de données dans la comconsole et attendit que le capitaine ait avalé ses premières gorgées de liquide noir et brûlant. Si seulement il se décidait à enfiler son uniforme.
Il appela les dossiers tandis que Thorne s’approchait.
— J’ai une holocarte détaillée du principal complexe médical de la maison Bharaputra. Ces informations n’ont pas plus de quatre mois. Plus les horaires des gardes et des rondes… leur sécurité est beaucoup plus renforcée que dans un hôpital normal, un peu comme pour un laboratoire militaire mais ce n’est pas une forteresse. Ils ont surtout peur des vols et, bien sûr, des tentatives d’évasion de leurs patients.
Une part significative de sa propre expérience était dans ce cube.
L’image colorée se déploya au-dessus du plateau du vid. Le complexe l’était en effet : un complexe assemblage de bâtiments, tunnels, jardins thérapeutiques, labos, mini-usines, entrepôts, garages et même deux hangars à navettes orbitales.
Penché vers la console, Thorne reposa sa tasse pour examiner tout cela avec intérêt. Il tapota sur le clavier pour faire tourner la carte en trois D, la réduire, l’agrandir, la découper.
— On commence par occuper les aires de décollage ?
— Non. Les clones sont tous gardés ici, du côté ouest, dans cette zone. Si on atterrit sur ce terrain d’exercice, on sera pile au-dessus de leurs dortoirs. Naturellement, si la navette en se posant cause quelque dommage, ça ne m’empêchera pas de dormir.
— Naturellement. (Un bref sourire papillota sur le visage du capitaine.) L’heure ?
— Il faut qu’on y aille de nuit. Pas pour se cacher. Il n’y a aucune chance de dissimuler l’arrivée d’une navette de combat. En fait, c’est le seul moment où les clones sont tous réunis dans un espace restreint. Pendant la journée, ils sont éparpillés sur les terrains de jeux, à la piscine et Dieu sait où encore.
— En classe ?
— Non, pas exactement. Ils ne leur apprennent que le minimum. Si un clone sait compter jusqu’à vingt et lire les panneaux, c’est tout ce dont ils ont besoin. Des cerveaux à jeter.
Cela avait été pour lui l’autre façon d’apprendre qu’il n’était pas comme les autres. Un vrai professeur humain l’avait initié à une vaste utilisation des programmes d’éducation virtuelle. Dès lors, il avait passé des jours et des jours en face d’un ordinateur. À la différence de ses tuteurs komarrans plus tard, ils l’aidaient à apprendre mais ne le punissaient jamais, ne le forçaient jamais, ne le frappaient jamais, n’exerçaient sur lui aucune pression physique…
— Malgré tout, reprit-il, et de façon étonnante, les clones parviennent à glaner un tas de renseignements. Surtout grâce aux jeux holovids. Ils sont brillants. En général, leurs progéniteurs ne sont pas stupides. Ce sont tous des gens assez malins pour s’être bâti une fortune assez colossale qui leur permet de s’offrir une vie après leur mort. Des salopards peut-être mais pas idiots.
Thorne disséquait l’endroit sur le vid, détaillant chaque bâtiment morceau par morceau, étudiant le moindre recoin.
— Donc, une douzaine de Dendariis armés jusqu’aux dents réveillent au beau milieu de la nuit cinquante ou soixante gosses… Est-ce qu’ils savent qu’on arrive ?
— Non. Au fait, il faudra prévenir les soldats : ils n’ont pas vraiment l’air de gosses. Nous allons les ramasser durant leur dernière année de développement. Ils ont tous à peu près dix ou onze ans, mais grâce aux accélérateurs de croissance, ils ont des corps de jeunes gens.
— Ils sont empotés ?
— Pas vraiment. Ils sont tous en excellente condition physique. C’est justement pour qu’ils soient vraiment en forme qu’ils ne les élèvent pas en cuve jusqu’à la transplantation.
— Est-ce qu’ils… savent ? Est-ce qu’ils savent ce qui va leur arriver ? s’enquit Thorne.
— On ne leur dit pas, non. On leur raconte toutes sortes de mensonges. Qu’ils sont dans cette école spéciale car ils sont en grand danger ; qu’ils sont des princes ou des princesses, ou l’héritier d’un homme très riche ou d’un chef militaire et qu’un jour leurs parents ou leur tante ou un ambassadeur viendra les chercher pour les conduire vers un avenir radieux…
Et puis, bien sûr, un jour, quelqu’un débarque, le sourire aux lèvres, pour les arracher à leurs compagnons de jeu en annonçant que le jour promis est arrivé. Alors… (Il s’arrêta et déglutit.) Ils courent ranger leurs affaires, blaguer une dernière fois avec leurs amis…
Inconsciemment, Thorne martelait le vid avec la paume de sa main. Il était blême.
— Je vois.
— Et ils s’en vont main dans la main avec leurs meurtriers. Tout joyeux.
— Pas la peine d’en rajouter, à moins que tu ne veuilles que je vomisse mon thé.
— Cela fait des années que tu sais que ça existe. Tu es bien délicat tout à coup.
Il ravala son amertume. Naismith. Il devait être Naismith.
Thorne lui lança un regard acéré.
— Je voulais les faire frire depuis l’orbite la dernière fois, comme tu dois t’en souvenir. Tu m’en as empêché.
Quelle dernière fois ? En tout cas, pas au cours des trois dernières années. Il allait devoir éplucher ce journal de bord, bon sang. Il haussa les épaules, de façon ambiguë.
— Si ces… grands gosses, reprit Thorne, s’imaginent que nous sommes les ennemis de leurs parents, qu’on est en train de les kidnapper avant leur retour chez eux ? Ça risque d’être coton.
Les doigts de sa main droite se crispèrent. Il se força à les détendre.
— Peut-être pas. Les enfants… ont une culture bien à eux. Qui se transmet d’année en année. Il y a des rumeurs. Des histoires un peu dingues. Des doutes. Je te l’ai déjà dit : ils ne sont pas stupides. Les adultes essaient bien de bannir ces histoires ou de les tourner en ridicule ou de les utiliser à leur avantage. (Et malgré cela… ils n’étaient pas parvenus à le tromper. Mais il était resté à la crèche bien plus longtemps que la moyenne. Il avait eu le temps de voir tant et tant de clones arriver et disparaître, d’entendre répéter tant et tant d’histoires, tant et tant de pseudo-biographies. Il avait eu le temps de voir leurs geôliers accumuler les minuscules erreurs.) Je devrais être capable de les persuader. Laisse-moi m’occuper de ça.
— Avec joie.
Thorne s’installa devant la comconsole et commença à prendre des notes pour un plan d’attaque : où atterrir, où placer l’arrière-garde, par où s’infiltrer dans les bâtiments.
— Deux dortoirs ? nota-t-il avec curiosité.
Les ongles de Thorne étaient coupés court. Ils n’étaient pas vernis.
— Oui. Ils séparent les garçons et les filles. Les femmes… les clients femmes préfèrent se réveiller dans un corps intact.