Mark souriait. Une petite boîte de contrôle se trouvait sous sa main droite. Son index frôlait le bouton.
En voyant la main dans la boîte froide, le baron Fell ne put se retenir. Il se précipita vers elle en criant :
— Ah !
— Stop ! dit Mark.
Le baron s’immobilisa et le considéra.
— Oui ? fit-il, méfiant.
— L’objet qui vous intéresse tant dans cette boîte repose sur une petite grenade thermique… contrôlée (il montra la boîte de contrôle sous sa main) par ceci. Cet interrupteur est en phase avec moi : il se déclenchera si j’appuie dessus, si je meurs ou si je m’évanouis. Il y a un deuxième interrupteur entre les mains d’une autre personne qui ne se trouve pas dans cette pièce. Neutralisez-moi, assommez-moi et ça explosera. Effrayez-moi et ma main pourrait glisser. Fatiguez-moi et mon doigt pourrait se fatiguer. Et si vous m’exaspérez, je pourrais la faire sauter pour en finir tout simplement.
— Le fait que vous ayez pris de telles dispositions, dit lentement Fell, montre que vous connaissez la valeur de ce que vous détenez. Vous n’oseriez pas vous en priver. Vous bluffez.
Le baron scrutait Lilly d’un regard perçant.
— Ne me tentez pas, dit Mark, toujours souriant.
Après avoir bénéficié pendant cinq jours de l’hospitalité de votre demi-frère, je suis vraiment de très mauvaise humeur. Ce qui se trouve dans cette boîte a de la valeur pour vous. Pas pour moi. Cependant (il reprit son souffle), vous possédez certaines choses qui ont de la valeur à mes yeux. Baron, faisons un marché.
Fell se suça la lèvre inférieure, son regard fouillant celui de Mark.
— Je vous écoute, dit-il finalement.
Mark hocha la tête. Deux Durona se précipitèrent pour offrir une chaise au baron et à Miles. Les gardes du corps se disséminèrent dans la pièce. Les hommes de Fell semblaient en proie à une intense réflexion, considérant alternativement la boîte et leur maître. Les Dendariis se contentaient de les surveiller. Fell s’installa et attendit, l’air très officiel.
— Du thé ? s’enquit Lilly.
— Merci, fit le baron.
Les deux enfants Durona s’esquivèrent sur un signe de leur grand-mère. Le rituel avait commencé. Miles s’assit en serrant les dents. Il n’avait aucune idée de ce qui était en train de se dérouler. C’était clairement à Mark de jouer. Mais il n’était pas certain que Mark fût sain d’esprit actuellement. Intelligent, oui. Sain d’esprit, non. À en juger d’après la tête du baron Fell, lui aussi était parvenu à la même conclusion.
Les deux concurrents attendirent en silence que le thé arrive. Ils mettaient ce délai à profit pour se jauger, se mesurer. Le garçon apporta un plateau qu’il posa à côté de la boîte au contenu grotesque. La fille servit deux tasses – en porcelaine du Japon, les plus belles de Lilly – pour Mark et le baron et offrit des gâteaux secs.
— Non, merci, fit Mark d’un air dégoûté quand elle les lui présenta.
Le baron en prit deux qu’il becqueta. Mark souleva sa tasse de la main gauche mais il tremblait trop. Il dut la reposer violemment sur la sous-tasse placée sur le bras de son fauteuil pour ne pas en renverser le contenu. La fille se faufila en silence à ses côtés et leva la tasse jusqu’à ses lèvres. Il prit une gorgée et opina pour la remercier. Elle reposa la tasse mais resta à ses genoux, prête à le resservir à sa demande. Il souffre foutrement plus que ce qu’il veut nous laisser croire, se dit Miles, le ventre glacé. Le baron considéra la main gauche tremblante de Mark puis sa main droite et parut soudain extrêmement mal à l’aise.
— Baron Fell, dit Mark, je pense que vous serez d’accord avec moi si je dis que nous n’avons pas de temps à perdre. Commencerai-je ?
— Je vous en prie.
Mark montra la main coupée.
— Dans cette boîte, se trouve la clé de la maison Ryoval. Cette bague est le code d’accès à tous… les secrets de Ry Ryoval.
Un ricanement lui échappa qu’il ravala très vite et fit signe à la fille de lui donner un peu de thé. Retrouvant le contrôle de sa voix, il poursuivit :
— Tous les codes d’accès de feu le baron Ryoval sont scellés dans cette pierre. Bien… Il se trouve que la maison Ryoval possède une structure administrative particulière. Dire que le baron Ry était un taré paranoïaque serait un doux euphémisme. Mais Ryoval est mort, laissant à l’abandon ses subordonnés éparpillés dans la nature, les privant du seul chef qu’ils connaissaient. Quand la nouvelle de sa mort les atteindra, qui sait comment ils réagiront ? Vous avez déjà été témoin des résultats d’une telle réaction.
« D’ici un jour ou deux, les vautours voleront autour de la carcasse de la maison Ryoval. La loi n’existe pas par ici. Plus exactement possession ayant seule force de loi, on peut imaginer ce qui se passera. Par exemple, la maison Bharaputra partage à l’évidence un intérêt des plus marqués pour certains biens de la maison Ryoval. Je suis sûr, baron, que vous n’aurez aucun mal à penser à d’autres groupes intéressés.
Fell hocha la tête.
— Mais un homme qui posséderait tous les codes d’accès de Ryoval aujourd’hui se retrouverait dans une position considérablement avantageuse, reprit Mark. Surtout s’il se trouve à la tête d’une armée efficace. Débarrassé de la tâche fastidieuse de briser tous les codes d’accès de Ryoval un par un, il pourrait s’installer immédiatement à la tête de la maison. Ajoutons à cela un lien de famille qui lui conférerait une vague légitimité, j’en déduis que la plupart de ses concurrents renonceraient à une coûteuse confrontation par la force avec lui.
— La bague de mon demi-frère ne vous appartient pas, dit froidement Fell. Vous n’avez aucun droit de la vendre.
— Au contraire, elle m’appartient, dit Mark. Je l’ai gagnée. Je la contrôle. Et… (Il se lécha les lèvres, la fille leva à nouveau la tasse.) J’ai payé pour l’avoir. Vous ne vous verriez pas offrir cette exclusivité – c’est encore une exclusivité – sans moi.
Le baron n’eut d’autre choix que de concéder du bout des lèvres :
— Continuez.
— À combien estimerez-vous la valeur du Groupe Durona comparée à celle de la maison Ryoval ? Proportionnellement.
Le baron fronça les sourcils.
— Un-vingtième. Un-trentième peut-être. La maison Ryoval possède des terres, des biens immobiliers. La propriété intellectuelle est bien plus difficile à estimer. Ils se sont spécialisés dans des recherches biologiques très différentes.
— Oublions, ou plutôt mettons de côté les biens immobiliers. La maison Ryoval est sans conteste bien plus riche. Des laboratoires, des techs, des esclaves. Des listes de clients. Des chirurgiens. Des généticiens.
— J’en conviens.
— Bien. Voici le marché. Je vous donne la maison Ryoval en échange du Groupe Durona plus un dédommagement financier correspondant à dix pour cent de la valeur de la maison Ryoval.
— Dix pour cent : la commission d’un agent, dit Fell en regardant Lilly.
Celle-ci, souriante, ne dit rien.
— Une faible commission, acquiesça Mark. Deux fois moins importante que la normale. Vous perdriez beaucoup plus sans la bague.
— Et que feriez-vous de toutes ces dames, Mark, si vous les aviez ?
— Nous avons notre idée.
Par ce nous, il incluait les Durona. Fell fit comme s’il ne l’avait pas compris.
— Envisageriez-vous de vous lancer sur ce marché ? De devenir le baron Mark ?