Miles se pétrifia, terrorisé par cette nouvelle alternative.
— Non, soupira Mark. Je n’envisage que de rentrer chez moi, baron. C’est tout ce dont j’ai besoin. J’abandonnerai le Groupe Durona… à lui-même. Et vous les laisserez partir, libres, sans crainte et sans poursuite là où ils le désirent. Escobar, n’est-ce pas, Lilly ?
Il se tourna vers Lilly qui le regarda en souriant avant de hocher à peine la tête.
— C’est plus que bizarre, murmura le baron. Je pense que vous êtes fou.
— O baron… vous n’imaginez pas à quel point.
Mark émit un étrange gloussement. S’il jouait la comédie, Miles se dit qu’il n’avait jamais vu meilleur acteur, bien meilleur que lui-même dans ses pires délires.
Le baron s’enfonça dans son siège et croisa les bras. Quand il réfléchissait, la graisse qui boursouflait son visage se transformait en pierre. Allait-il tenter un coup de force ? Frénétiquement, Miles se mit à calculer les options militaires qui s’offraient à eux. Les Dendariis au sol, la SecImp en orbite, Mark et lui-même en situation très risquée. La flamme qui explosait soudain du museau de l’arme… Ô Seigneur, quel gâchis…
— Dix pour cent, dit enfin le baron, moins la valeur du Groupe Durona.
— Qui chiffrera la valeur de cette propriété intellectuelle, baron ?
— Moi. Ils devront évacuer les lieux sur-le-champ. Et tout laisser : leurs biens, leurs notes, leurs dossiers et toutes les expériences actuellement en cours devront être abandonnés intacts.
Mark leva les yeux vers Lilly qui se pencha pour lui murmurer quelques mots à l’oreille.
— Le Groupe Durona, annonça-t-il un instant plus tard, devra avoir le droit de dupliquer les dossiers techniques. Et celui d’emporter les effets personnels comme les vêtements ou les livres.
Le baron contempla pensivement le plafond.
— Ils peuvent emporter… ce que chacun peut porter seul et sans aide. Rien de plus. Ils ne peuvent pas dupliquer les dossiers techniques. Et leurs avoirs bancaires restent, comme ils l’ont toujours été, miens.
Les sourcils de Lilly tombèrent. Une autre conférence chuchotée avec Mark eut lieu derrière sa main. Il balaya une objection, pointant le doigt vers le ciel. Elle finit par acquiescer.
— Baron Fell (Mark respira profondément), marché conclu.
— Marché conclu, confirma Fell en l’observant avec un mince sourire.
— Dans ce cas, annonça Mark.
Il retourna la petite boîte et actionna un bouton qui se trouvait dessous, désactivant le système de mise à feu. Se laissant ensuite aller dans son fauteuil, il secoua faiblement sa main qui tremblait.
Fell s’étira, essayant lui aussi de chasser la tension qui l’habitait. Les gardes se détendirent. Miles faillit s’effondrer sur place. Mazette, qu’avons-nous fait ? Obéissant aux directives muettes de Lilly, les Durona s’éparpillèrent à toute allure.
— C’était très amusant de faire des affaires avec vous, Mark. (Fell se leva.) J’ignore quel est l’endroit que vous appelez chez vous mais si vous cherchez du travail un jour, revenez me voir. Je pourrais utiliser un agent comme vous dans mes affaires galactiques. Votre à-propos est… vicieusement élégant.
— Merci, baron, dit Mark. Je n’oublierai pas cette proposition, au cas où certaines de mes autres options échoueraient.
— Votre frère aussi, ajouta Fell après coup. À condition qu’il guérisse complètement, bien sûr. Mes troupes ont besoin d’un chef plus actif.
Miles s’éclaircit la gorge.
— Les besoins de la maison Fell sont principalement défensifs. Je préfère les missions des Dendariis, elles sont d’un type plus offensif.
— Il se pourrait bien que nous passions à l’offensive bientôt, dit Fell, le regard soudain perdu au loin.
— Vous songez à conquérir le monde ? s’enquit Miles.
L’empire Fell ?
— L’acquisition de la maison Ryoval mettra la maison Fell dans une position intéressante, fit Fell. Pour quatre ou cinq années de règne, cela ne vaudrait guère la peine de se lancer dans une politique d’expansion illimitée et de faire face à l’opposition ainsi provoquée. Mais si l’on avait encore par exemple cinquante ans de vie devant soi, on pourrait offrir un travail absorbant à un militaire capable…
Fell haussa un sourcil inquisiteur vers Miles.
— Non merci.
Et je vous souhaite de bien vous amuser.
Les yeux mi-clos, Mark adressa à Miles un regard amusé.
Mark avait trouvé une extraordinaire solution, songea Miles. Quel Contrat ! Un Jacksonien pouvait-il défier toute son éducation et rejoindre l’armée des anges ? Pouvait-il devenir un rebelle en devenant incorruptible ? Il le semblait bien. Mon frère est plus jacksonien qu’il se l’imagine. Un Jacksonien renégat. L’esprit plus fort que la matière…
Au geste de Fell, un de ses gardes du corps s’empara avec précaution de la boîte. Fell se tourna vers Lilly.
— Eh bien, ma vieille sœur. Tu as eu une vie intéressante.
— Elle n’est pas terminée, sourit Lilly.
— Pas encore.
— Il m’en reste largement assez, mon avide petit garçon. Nous voici donc au bout de la route. C’est la fin de notre pacte de sang. Qui aurait pu imaginer cela quand nous pataugions dans les égouts de Ryoval pour nous enfuir ?
— Pas moi, dit Fell. (Ils s’embrassèrent.) Au revoir, Lilly.
— Au revoir, Georish.
Fell se tourna vers Mark.
— Un Contrat est un Contrat et ma maison le respectera. Cela vaut aussi pour moi. Au nom du passé. (Il tendit une main épaisse.) Puis-je vous serrer la main, monsieur ?
Mark parut stupéfait et méfiant mais Lilly hocha la tête. Il laissa sa main se faire avaler par celle de Fell.
— Merci, dit Georish Stauber, sincère.
Un coup de menton vers ses hommes puis il disparut avec eux dans le tube.
— Croyez-vous que ce Contrat tiendra ? demanda Mark à Lilly d’une petite voix inquiète.
— Le temps suffisant. Pendant les prochains jours, Georish sera trop occupé à s’amuser et à comprendre sa nouvelle acquisition. Il va s’y consacrer entièrement. Après cela, il sera trop tard. Il aura des regrets, bien sûr… plus tard. Mais il n’y aura ni traque ni vengeance. Cela nous suffit. Il ne nous faut rien de plus.
Elle lui caressa affectueusement les cheveux.
— Maintenant, reprit-elle, reposez-vous. Et reprenez du thé. Nous allons être très occupés pendant un moment. (Elle se tourna vers les jeunes Durona.) Robin ! Violet ! Venez ici vite…
Elle les poussa vers une autre pièce.
Mark se tassa, visiblement très fatigué. Il grimaça en apercevant sa tasse de thé. Il la cueillit de la main droite et la fit pensivement tourner avant d’avaler une gorgée.
Elli toucha le casque de sa demi-armure, écouta et éclata soudain d’un rire féroce.
— Le commandeur de la SecImp à la station Hargraves-Dyne est en ligne. Il nous annonce que les renforts sont arrivés et voudrait savoir où les envoyer.
Miles et Mark se regardèrent. Miles ignorait à quoi songeait son frère mais toutes les réponses qui lui venaient étaient violemment obscènes.
— À la maison, dit enfin Mark. Et ils peuvent nous offrir le passage tant qu’ils y sont.
— Je dois d’abord retrouver la flotte dendarii, fit vivement Miles. Ah… Où est-elle, Elli ?
— Quelque part entre Illyrica et Escobar mais vous, monsieur, n’irez nulle part tant que les médecins de la SecImp ne vous autoriseront pas à reprendre du service actif, dit-elle fermement. La flotte va bien. Pas toi. Illyan m’arrachera les yeux si je te laisse aller ailleurs que chez toi maintenant. Et puis, il y a ton père.