— Quoi, mon père ? s’enquit Miles.
Elena avait, elle aussi, commencé à dire quelque chose… une terreur immonde s’insinua en lui.
— Il a fait un grave accident coronarien pendant que j’étais avec lui, annonça Mark. Quand je suis parti, ils l’avaient cloué au lit à l’HôpImp dans l’attente d’une transplantation cardiaque. Ils ont dû la faire maintenant.
— Tu étais là-bas ? (Que lui as-tu fait ? Miles avait l’impression qu’on venait de lui retrousser les intestins.) Il faut que je rentre !
— C’est ce que je viens de dire, fit Mark avec lassitude. Pourquoi crois-tu qu’on a tous rappliqué ici sinon pour te ramener à la maison ? Ce n’était pas pour passer des vacances gratuites dans le centre de cure de Ry Ryoval, crois-moi. Mère pense que je suis le prochain héritier des Vorkosigan. Je dois pouvoir me débrouiller avec Barrayar mais je ne pourrais sûrement pas me débrouiller avec ça.
C’était beaucoup trop, beaucoup trop vite. Miles s’assit pour essayer de se calmer avant de déclencher une nouvelle crise de convulsions. C’était exactement le genre de pépin physique qui lui vaudrait une interdiction médicale de reprendre son service. Il avait jusqu’ici cru que ses crises ne dureraient pas… seulement le temps de sa convalescence. Et si elles ne disparaissaient pas ? Ô Seigneur…
— Je vais prêter mon navire à Lilly, dit Mark, puisque le baron Fell les a si opportunément dépouillés de tout leur argent : ils ne peuvent pas s’offrir trente-six billets pour Escobar.
— Quel navire ? demanda Miles.
Pas un des miens… !
— Celui que Mère m’a donné. Lilly devrait pouvoir le revendre à Escobar avec un joli profit. Après avoir remboursé Mère, racheté les hypothèques sur Vorkosigan Surleau, il me restera encore pas mal d’argent de poche. J’aimerais bien avoir mon propre yacht un jour mais il me faudra un bon moment avant de pouvoir l’utiliser.
Quoi ? Quoi ? Quoi ?
— Je me disais, poursuivait Mark, que les Dendariis pourraient partir avec Lilly. Lui fournir un peu de protection en échange d’un retour rapide et gratuit à la flotte. Et ça épargnerait à la SecImp le prix de quatre billets commerciaux.
Quatre ? Miles avisa Bel qui ne disait absolument rien et qui lui rendit son regard, impassible.
— Et ainsi sortir tout le monde d’ici le plus vite possible, conclut Mark, avant que quelque chose ne tourne mal.
— Amen ! marmonna Quinn.
Rowan et Elli, sur le même navire ? Sans parler de Taura. Et si elles se mettaient à comparer leurs notes ? Et si elles se querellaient ? Ou pire : si elles passaient une sorte d’alliance pour se le partager ? Moi, je prends ce Miles-là, moi celui-ci… Ce n’était pas, il pouvait le jurer, qu’il avait eu tant de femmes que ça. Comparé à Ivan, il était pratiquement un moine. C’était juste qu’il était incapable de refuser. À long terme, cette accumulation se révélait extrêmement gênante. Il avait besoin… d’une lady Vorkosigan pour en finir avec cette situation ridicule. Mais même Elli la brave refusait de se porter volontaire pour cette charge.
— Oui, dit Miles. Ça marche. On rentre. Capitaine Quinn, prenez les dispositions avec la SecImp pour Mark et moi. Sergent Taura, vous voulez bien vous mettre à la disposition de Lilly Durona ? Plus tôt nous ficherons le camp d’ici, mieux ce sera, je suis d’accord. Et euh… Bel, voulez-vous rester un moment, s’il vous plaît ?
Quinn et Taura, saisissant ce qu’on attendait d’elles, s’esquivèrent promptement. Mark… Mark avait son mot à dire, décida Miles. De toute manière, il n’osait pas lui demander de se lever. Il avait peur de ce qui risquerait d’arriver. La petite phrase sèche à propos du centre de cure de Ry Ryoval lui triturait encore les tympans.
— Assieds-toi, Bel.
Miles désigna la chaise laissée vide par le baron Fell. Cela les placerait en triangle équilatéral, Mark, Bel et lui. Bel accepta et prit place, son casque sur le ventre, la cagoule repoussée. Miles se rappela comment il l’avait pris pour une femme cinq jours plus tôt, avant de retrouver la mémoire. Auparavant, et sans doute parce que cela l’arrangeait, il avait toujours plutôt songé à Bel comme à un homme. Etrange. Un silence gêné s’installa.
Miles déglutit et le brisa.
— Je ne peux pas te rendre le commandement de l’Ariel.
— Je sais, dit Bel.
— Ce serait trop mauvais pour la discipline de la flotte.
— Je sais.
— Ce n’est pas… juste. Si tu avais été malhonnête, si tu avais fermé ta gueule, si tu avais continué à faire semblant de ne pas avoir deviné l’identité de Mark, personne n’aurait rien su.
— Je sais, dit Bel qui ajouta après réflexion : Au combat, dans l’urgence, il fallait que je reprenne mon commandement. Je ne pensais pas pouvoir laisser Mark continuer à donner les ordres. Trop dangereux.
— Pour ceux qui vous avaient suivis.
— Oui. Et… j’aurais dû le savoir, fit Bel.
— Capitaine Thorne, soupira l’amiral Naismith, je dois exiger votre démission.
— Vous l’avez, monsieur.
— Merci.
Et voilà. C’était fini. Déjà. Il repassa en revue dans son esprit les quelques images éparses qui lui restaient du raid de Mark. Il lui en manquait, il en était certain. Mais il y avait eu des morts. Trop de morts qui avaient rendu cette démission irrémédiable.
— Sais-tu ce qui est arrivé à Phillipi ? Je crois qu’elle avait une bonne chance de s’en sortir, non ?
Bel et Mark échangèrent un regard. Bel répondit.
— Ça n’a pas marché pour elle.
— Oh… Je suis navré.
— La cryoréanimation est un truc risqué, soupira Bel. On accepte les risques quand on s’engage.
Mark fronça les sourcils.
— Ça ne me paraît pas très juste. Bel perd sa carrière et moi on me laisse tranquille.
Bel contempla un long moment le corps ravagé de Mark blotti au fond du fauteuil. Il haussa lentement les sourcils.
— Que comptes-tu faire, Bel ? s’enquit Miles prudemment. Rentrer chez toi sur la Colonie Beta ? Tu en parlais souvent.
— Je ne sais pas, dit Bel. Ce n’est pas que je n’y ai pas réfléchi. Ça fait des semaines que je réfléchis. Je ne suis pas certain de pouvoir m’y intégrer désormais.
— J’ai réfléchi moi aussi, dit Miles. Il me semble que ça calmerait la parano de pas mal de gens si on ne te laissait pas te balader aux quatre coins de la galaxie avec la tête pleine d’informations secrètes à propos de Barrayar. Tu pourrais rester sur les fiches de paie d’Illyan, comme informateur… ou comme agent, pourquoi pas ?
— Je n’ai pas le talent d’Elli Quinn pour les missions infiltrées, dit Bel. J’étais un commandant de vaisseau.
— Les commandants de vaisseau se retrouvent souvent dans des endroits intéressants. Ils sont en position d’apprendre des tas de choses.
Bel pencha la tête.
— Je… vais y réfléchir sérieusement.
— J’imagine que tu n’as pas envie de traîner par ici, dans l’Ensemble de Jackson ?
Bel éclata de rire.
— Aucune chance.
— Penses-y alors, pendant le voyage jusqu’à Escobar. Quand tu auras pris ta décision, annonce-la à Quinn.
Bel acquiesça, se leva et regarda autour de lui le paisible salon de Lilly Durona.
— Je ne regrette pas vraiment, tu sais, dit-il à Mark. On a quand même réussi à tirer quatre-vingt-dix personnes de ce trou puant. On les a sauvées d’une mort certaine ou de l’esclavage. C’est pas mal pour un vieux Betan comme moi. Tu peux être sûr que je repenserai à eux quand je repenserai à tout ça.