— Merci, chuchota Mark.
Bel fixa Miles.
— Tu te souviens de notre première rencontre ?
— Oui. Je t’avais neutralisé.
— Oh que oui ! (Il contourna sa chaise, vint jusqu’à lui pour lui prendre le menton.) Reste tranquille. Ça fait des années que j’ai envie de faire ça.
Il l’embrassa, longuement et profondément. Miles songea aux apparences, à l’ambiguïté ; il pensa à la mort soudaine puis envoya ses pensées se faire foutre et rendit son baiser à Bel. Celui-ci se redressa en souriant.
Des voix flottaient dans le tube, montant vers eux.
— C’est juste là en haut, ma’ame.
Elena Bothari-Jesek apparut et balaya la pièce du regard.
— Salut, Miles, je dois parler à Mark, annonça-t-elle dans le même souffle. (Elle avait les yeux sombres et inquiets.) On peut aller quelque part ? demanda-t-elle à Mark.
— Vaudrait mieux que j’me lève pas, dit celui-ci d’une voix traînante.
— Je vois ça. Bel, Miles, sortez, s’il vous plaît, commanda-t-elle.
Perplexe, Miles se leva. Il lui adressa un regard inquisiteur. Muette, elle lui répondit de façon éloquente : Pas maintenant. Plus tard. Il haussa les épaules.
— Allons-y, Bel. On peut peut-être donner un coup de main à quelqu’un.
Il voulait retrouver Rowan. Mais il observa Elena et son frère jusqu’à ce que le tube l’avale. Elena tira une chaise et s’assit face à lui, ouvrant déjà les mains d’un air pressé. Mark semblait extrêmement lugubre.
Miles affecta Bel au Dr. Poppy et se rendit dans l’appartement de Rowan. Comme il l’espérait, elle s’y trouvait, faisant ses valises. Une autre jeune Durona était assise là. Il n’eut aucun mal à la reconnaître.
— Lilly junior ! Tu as réussi. Rowan !
Rowan se retourna, ravie, et se précipita sur lui pour l’embrasser.
— Miles ! Tu es bien Miles Naismith. Je l’ai toujours su. Tu as subi la cascade, n’est-ce pas ? Quand ?
Il s’éclaircit la gorge.
— Eh bien, ça s’est passé chez Bharaputra.
Le sourire de Rowan se figea quelque peu.
— Avant mon départ… Et tu ne m’as rien dit.
— Par souci de sécurité, se défendit-il.
— Tu n’avais pas confiance en moi.
C’est l’Ensemble de Jackson. Tu l’as dit toi-même.
— C’était surtout Vasa Luigi que je craignais.
— Bien sûr…
— Quand êtes-vous arrivées toutes les deux ?
— Je suis rentrée hier matin. Lilly est arrivée hier soir. C’était génial ! Je n’aurais jamais pensé que tu parviendrais à la faire libérer elle aussi !
— De la fuite de l’une dépendait la fuite de l’autre. Tu as réussi à t’évader, c’est ce qui a permis à-Lilly de partir à son tour. (Il adressa un sourire éclatant à Lilly junior qui les dévisageait avec curiosité.) Je n’ai rien fait. D’ailleurs, ces derniers temps, j’ai l’impression d’être condamné à ne rien faire. Mais je continue à croire qu’il vaudrait mieux que vous quittiez la planète avant que Vasa Luigi et Lotus aient compris ce qui s’est passé.
— Nous serons tous sur orbite avant la nuit. Regarde !
Elle le conduisit à la fenêtre : la petite navette dendarii avec Taura aux commandes s’élevait lourdement avec huit autres Durona à bord.
— Escobar, Miles ! s’enthousiasma Rowan. Nous allons tous sur Escobar. O Lilly, tu vas adorer la vie là-bas !
— Resterez-vous en groupe une fois là-bas ?
— Au début, oui, je pense. Jusqu’à ce que les autres se soient un peu habitués. À la mort de Lilly, nous serons indépendants. Le baron Fell a dû y songer. Cela fera moins de concurrence pour lui, à long terme. J’imagine que dès demain matin, il va installer les meilleurs spécialistes de Ryoval ici.
Miles arpenta la pièce et remarqua une petite commande à distance sur le fauteuil.
— Ah ! C’était toi qui détenais l’autre contrôle de la grenade thermique. J’aurais dû m’en douter. Donc, tu as écouté. Je me demandais si Mark bluffait.
— Mark n’a bluffé sur rien, affirma-t-elle avec force.
— Tu étais ici quand il est arrivé ?
— Oui. C’était un peu avant l’aube ce matin. Il a débarqué en titubant d’une vedette, avec des drôles de vêtements. Il voulait parler à Lilly.
Miles haussa les sourcils en s’imaginant la scène.
— Qu’ont dit les gardes à l’entrée ?
— Ils ont dit : Oui, monsieur. Il avait une aura… Je ne sais pas trop comment dire. Sauf que… je suis certaine que dans une ruelle sombre, une bande de voyous l’éviterait. Ton clone-jumeau est un formidable jeune homme.
Miles cilla.
— Lilly et Chrys l’ont emmené à la clinique sur une civière flottante et je ne l’ai plus revu après ça. Puis les ordres ont commencé à pleuvoir. (Elle observa une pause.) Alors… Tu vas retourner auprès de tes Mercenaires Dendariis ?
— Oui. Enfin… pas tout de suite.
— Tu n’es pas décidé à t’arrêter, à t’installer. Malgré tout ce qui t’est arrivé.
— Je dois dire que la vue d’une arme à projectiles me met très mal à l’aise mais j’espère ne pas avoir à abandonner les Dendariis trop longtemps. Euh… à propos, ces convulsions : tu crois qu’elles vont durer longtemps ?
— Non. Elles devraient disparaître. La cryoréanimation comporte toujours un risque. Alors… tu n’envisages pas de… prendre ta retraite. Sur Escobar, par exemple.
— On passe assez souvent sur Escobar, pour l’entretien de la flotte. Et aussi l’entretien des gens. C’est un nœud de connexion majeur dans la galaxie. Nous risquons de nous croiser à nouveau.
— Mais ce ne sera pas comme lors de notre première rencontre, fit Rowan en souriant.
— Laisse-moi te dire une chose. Si jamais j’ai encore besoin d’une cryoréanimation, je laisserai des ordres pour que ce soit toi qui t’en charges.
Il hésita. J’ai besoin d’une lady Vorkosigan pour mettre un terme à ce vagabondage… Rowan pouvait-elle être celle-là ? Trente-cinq belles-sœurs et beaux-frères constitueraient un handicap lointain s’ils restaient sur Escobar.
— Est-ce que ça te dirait de vivre et de travailler sur la planète Barrayar ? demanda-t-il avec précaution.
Son nez frémit.
— Quoi ? Ce trou perdu ?
— J’y… possède quelques intérêts. En fait, c’est là que j’ai l’intention de me retirer. C’est une très belle planète, vraiment. Et sous-peuplée. Ils encouragent, hum… les enfants. (C’était un jeu dangereux : un peu plus et il perdait sa couverture. Il révélait cette identité pour laquelle il avait tant souffert ces derniers temps.) Et puis, il y aurait beaucoup de boulot pour un médecin galactique.
— Je veux bien le croire. Mais j’ai été une esclave toute ma vie. Pourquoi choisirais-je d’être un sujet alors que je peux être une citoyenne ? (Elle grimaça un sourire et l’enlaça.) Ces cinq jours pendant lesquels nous étions enfermés chez Vasa Luigi… ce n’était pas que l’effet de l’emprisonnement ? Tu es vraiment comme ça, quand tu es toi-même ?
— Plus ou moins, admit-il.
— Commander des milliers d’hommes suffit à peine à absorber ton énergie, n’est-ce pas ?
— Oui, soupira-t-il.
— Je pense que je t’aimerai toujours, d’une certaine façon. Mais vivre à plein temps avec toi me rendrait folle. Tu es l’être le plus incroyablement dominateur que je n’aie jamais rencontré.