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— Dans certains enregistrements, on aurait dit que tu jouais avec Ryoval. Comme si tu faisais semblant d’être un autre. Tu parlais tout seul…

— Je n’aurais pas pu tromper Ryoval en faisant semblant de quoi que ce soit. Ce type a tripatouillé les cerveaux des gens pendant des décennies. Mais ma personnalité ne s’est pas vraiment dédoublée. Elle était plutôt comme… inversée. (Comment parler d’une double personnalité à propos d’un phénomène qui était si profondément lui-même ?) Ce n’était pas quelque chose que j’ai décidé de faire. C’était simplement quelque chose que j’ai fait.

Elle le dévisageait avec une extrême inquiétude. Il éclata de rire. Mais sa bonne humeur n’était pas aussi rassurante pour elle qu’il le désirait.

— Tu dois comprendre, reprit-il. Parfois, la folie n’est pas une tragédie. Parfois, c’est une stratégie pour survivre. Parfois… c’est un triomphe. (Il hésita.) Sais-tu ce qu’est une bande noire ?

Elle secoua la tête.

— J’ai trouvé ça dans un musée de Londres. Autrefois sur Terre, au dix-neuvième et au vingtième siècle, ils utilisaient des navires qui flottaient et voguaient sur les océans. Ils étaient propulsés par des moteurs à vapeur. La chaleur pour ces moteurs était produite par des feux de charbon dans le ventre de ces navires. Et il fallait que des pauvres types soient enfermés dans la cale pour enfourner le charbon dans les chaudières. Ils étaient là-dedans, dans la puanteur, la sueur, la chaleur et la crasse. Le charbon les noircissait tant qu’on les appelait les bandes noires. Et les officiers et les jolies dames au-dessus d’eux n’avaient rien à faire avec ces pauvres tarés. Mais, sans eux, rien ne bougeait. Rien ne vivait. Pas de vapeur. La bande noire. Des héros oubliés. Des types laids et misérables.

Bon, si elle avait eu des doutes jusqu’à présent, maintenant elle devait être certaine qu’il était cinglé.

Ce n’était probablement pas une bonne idée de lui faire le panégyrique de sa bande noire, de lui chanter la féroce loyauté qu’il éprouvait à leur égard. Ouais, et personne ne m’aime, geignit Bouffe. Tu ferais bien de t’y habituer.

Il sourit.

— Peu importe, reprit-il. Mais, crois-moi, Galen me semble très… petit après Ryoval. Et Ryoval, je l’ai battu. C’est bizarre, mais je me sens très libre maintenant. Et j’ai bien l’intention que ça dure.

— Tu me parais plutôt – excuse-moi – un peu cyclothymique, Mark. Chez Miles, c’est assez normal. Disons qu’on en a l’habitude. Après ses périodes d’exaltation, il y a toujours des moments de déprime, pour ne pas dire de dépression. Tu devrais faire attention : sur ce plan-là, tu lui ressembles peut-être.

— En fait, tu me dis qu’il a des hauts et des bas ?

Elle ne put retenir un petit rire.

— Oui.

— Je ferai attention pendant les bas.

— Hum, oui. Mais, pour les autres, c’est surtout pendant ses hauts qu’il vaut mieux se planquer.

— J’ai aussi pris pas mal d’analgésiques et de stimulants. Il fallait ça pour tenir ces deux dernières heures. J’ai peur que leur effet ne soit en train de se dissiper.

Excellent. Voilà qui expliquait son babillage et avait l’avantage d’être vrai.

— Tu veux que j’aille chercher Lilly Durona ?

— Non. Je veux juste rester assis ici. Sans bouger.

— Bonne idée.

Son casque à la main, elle se leva.

— Mais, maintenant, je sais ce que je veux être quand je serai grand, dit-il soudainement.

Elle s’arrêta, les sourcils froncés.

— Je veux être un analyste de la SecImp. Un civil. Quelqu’un qui n’envoie pas les gens au mauvais endroit ou avec cinq jours de retard. Ou mal préparés. Je veux rester assis toute la journée dans un bureau, entouré par une forteresse et comprendre tout ça.

Il attendit les sarcasmes.

Au lieu de cela, à sa grande surprise, elle hocha la tête avec le plus grand sérieux.

— Parlant au nom de ceux que la SecImp expédie un peu partout, j’en serai ravie.

Elle lui fit un vague salut et tourna les talons. Il se posa des questions à propos de ce qu’il avait vu dans ses yeux avant qu’elle ne disparaisse dans le tube. Ce n’était pas de l’amour. Ce n’était pas de la crainte.

Oh. Ainsi voilà à quoi ça ressemble, le respect. Oh. C’est pas désagréable.

Comme il l’avait dit à Elena, Mark resta simplement assis là, à regarder par la fenêtre. Il faudrait bien que, tôt ou tard, il se décide à bouger. Il pourrait peut-être utiliser son pied cassé comme excuse pour se faire transporter en fauteuil flottant. Lilly lui avait promis six heures de cohérence grâce à ses stimulants. Après quoi, il devrait payer la facture métabolique. Elle ne lui avait pas dit sous quelle forme. Il pria le Ciel pour que cela n’arrive pas avant qu’il soit en sécurité dans la navette de la SecImp. O mon frère. Ramène-moi à la maison.

Des voix résonnèrent dans le tube. Miles apparut, flanqué d’une Durona. Il était squelettique et pâle comme un fantôme dans son costume gris. Ils semblaient tous les deux être sur les deux plateaux d’une balance organique. Si, par magie, il pouvait transférer dans Miles quelques-uns des kilos que Ryoval l’avait forcé à prendre, ils auraient tous les deux bien meilleures allures. S’il continuait à grossir, il était certain que Miles continuerait à maigrir. Jusqu’à quand ? Jusqu’à disparaître ? Déplorable vision. Ce sont les drogues, mon garçon, ce sont les drogues.

— Ah, fit Miles. Elena m’avait dit que tu étais toujours ici. (Avec un geste de prestidigitateur fier de son tour, il présenta la jeune femme qui l’accompagnait.) Tu la reconnais ?

— C’est une Durona, Miles, fit Mark d’une voix lasse et gentille. Je les vois même dans mes rêves. (Il s’interrompit.) Y a un truc ?

Puis il sursauta, choqué. On pouvait reconnaître des clones, les différencier.

— C’est… elle ? !

— Exactement, sourit Miles, satisfait. On l’a sortie de chez les Bharaputra, Rowan et moi. Elle va partir pour Escobar avec ses frères et sœurs.

Mark se détendit.

— Ah ! Ah… Oh… Bien. (Hésitant, il se frotta le front. Enlève ton doigt de là, Vasa Luigi !) Je ne pensais pas que tu avais envie de sauver des clones, Miles.

Touché, Miles grimaça.

— Tu m’as inspiré.

Il était clair pour Miles qu’il avait emmené cette fille ici pour lui faire plaisir. Ce qui était un peu moins clair pour Miles, mais pas pour Mark qui lisait en lui comme dans du cristal, c’est qu’il y avait là un élément de subtile rivalité. Pour la première fois de sa vie, Miles sentait sur sa nuque le souffle chaud d’un frère concurrent. Je te mets mal à l’aise ? Ha ! Va falloir t’y habituer, mon gars. Ça fait vingt-deux ans que je vis avec. Quand Miles parlait de Mark, il disait « mon frère » comme il aurait pu dire « mes bottes » ou peut-être « mon cheval ». Ou – il pouvait bien lui accorder ça – « mon enfant ». C’était une sorte de paternalisme voilé. Miles ne s’attendait pas à se retrouver face à son égal, quelqu’un d’indépendant. Soudain, Mark découvrit qu’il possédait un délicieux nouveau passe-temps, quelque chose qui allait l’amuser pendant des années. Seigneur, qu’est-ce que je vais me marrer à être ton frère !