— Oui, dit-il avec bonne humeur, tu pouvais le faire toi aussi. Je savais que tu pourrais y arriver si seulement tu t’en donnais la peine.
Il rit. Il essaya. À son grand désarroi, son rire se transforma en hoquet dans sa gorge. Il faillit s’étouffer. Il n’osa plus exprimer la moindre émotion.
— Je suis très content, constata-t-il, aussi neutre qu’un hublot.
Miles, qui n’avait rien perdu de cette petite scène, hocha la tête.
— Bien, fit-il tout aussi neutre.
Les deux garçons se retournèrent vers la fille. Mal à l’aise sous le poids de leurs deux regards, elle gigota sur place puis rejeta ses cheveux en arrière et marmonna :
— Quand je vous ai vu la première fois, dit-elle à Mark, vous ne m’avez pas trop plu.
Quand tu m’as vu la première fois, je ne me plaisais pas beaucoup non plus.
— Oui ? l’encouragea-t-il.
— Je trouve que vous êtes bizarre. Encore plus bizarre que l’autre (elle hocha le menton vers Miles qui sourit benoîtement), mais… mais…
Les mots lui manquèrent. Avec la prudence et la méfiance d’un oiseau sauvage à qui on offre des graines, elle s’aventura près de lui. Puis elle embrassa sa joue rebondie. Enfin, toujours comme un oiseau, elle s’envola.
— Hum, fit Miles en la voyant plonger dans le tube, j’avais espéré un peu plus d’enthousiasme.
— Tu apprendras, dit Mark, charitable.
Il se toucha la joue et sourit.
— À propos d’ingratitude, tu as pensé à la SecImp, remarqua Miles, maussade. Combien d’équipement as-tu perdu ?
Mark haussa un sourcil.
— Tu cites Illyan ?
— Oh… tu l’as rencontré ?
— Oh, oui.
— J’aurais aimé être là.
— Moi aussi, j’aurais aimé que tu sois là, fit Mark, sincère. Il était… acerbe.
— Je veux bien le croire. Il fait ça mieux que personne, à part ma mère quand elle se met en colère, ce qui, Dieu merci, lui arrive rarement.
— Alors, tu aurais dû la voir le pulvériser, dit Mark. Le choc des titans. Je crois que tu aurais aimé ça. Moi ça m’a plu.
— Hein ? J’ai l’impression qu’on a beaucoup de choses à se dire…
Pour la première fois, comprit soudain Mark, c’était vrai. Son cœur s’éleva. Malheureusement quelqu’un d’autre s’élevait aussi dans le tube : un homme portant la livrée de la maison Fell. Il salua.
— J’ai un courrier à remettre à un dénommé Mark.
— Je suis Mark.
L’homme s’approcha et le balaya avec un scanner d’identification. Ouvrant un étui fin enchaîné à son poignet, il lui tendit une carte.
— Avec les compliments du baron Fell, monsieur. Il espère que ceci aidera à accélérer votre départ.
L’argent. Ah, ah ! Accompagné d’un message éloquent.
— Mes compliments au baron Fell et… et… que désirons-nous dire au baron Fell, Miles ?
— Merci suffira, conseilla Miles. Au moins, jusqu’à ce que nous soyons loin, très loin.
— Remerciez-le donc, dit Mark au courrier qui hocha la tête et disparut comme il était apparu.
Mark jeta un coup d’œil vers la comconsole de Lilly. Elle semblait à des kilomètres de lui. Il tendit la main.
— Tu pourrais me passer le lecteur portable, Miles ?
— Bien sûr.
Il lui apporta l’engin.
— Je prédis, fit Mark, qu’il m’a copieusement arnaqué. Mais je ne crois pas que j’irai chez lui en discuter. (Il inséra la carte dans le lecteur et sourit.) Non, j’irai pas.
— Combien as-tu eu ? demanda Miles en se tordant le cou.
— Voilà une question très personnelle, dit Mark. (Pris de remords, Miles cessa d’essayer de lire par-dessus son épaule.) Je te propose un échange. As-tu couché avec ce médecin ?
Miles se mordit la lèvre, visiblement partagé entre sa curiosité et ses bonnes manières. Mark l’observa avec intérêt, se demandant ce qui allait prendre le dessus. Il était prêt parier sur à la curiosité.
Miles respira un bon coup.
— Oui, dit-il enfin.
C’est bien ce que je pensais. Leur bonne fortune, se dit Mark, était partagée équitablement. À Miles, le bon temps ; à lui, le reste. Mais pas cette fois.
— Deux millions.
Miles siffla.
— Deux millions de marks impériaux ? Impressionnant !
— Non. Deux millions de dollars betans. Ce qui fait quoi ? À peu près huit millions de marks ? Non, plutôt dix. Ça dépendra du taux de change. De toute manière, c’est loin de représenter dix pour cent de la valeur de la maison Ryoval. Disons deux pour cent, calcula Mark à haute voix.
Et il eut ainsi le rare et délicieux privilège de rendre Miles Vorkosigan muet.
— Que vas-tu faire de tout ça ? demanda Miles après une bonne minute.
— Investir, déclara Mark avec férocité. Barrayar possède une économie en pleine croissance, non ? (Il réfléchit.) Mais, d’abord, je vais redonner un million à la SecImp, pour ses services rendus depuis quatre mois.
— Personne ne donne de l’argent à la SecImp !
— Pourquoi pas ? Considère tes opérations de mercenaires, par exemple. Les mercenaires ne sont-ils pas censés gagner de l’argent ? La Flotte Dendarii pourrait être une source de revenus appréciable pour la SecImp si elle était correctement gérée.
— Ils tirent leur profit des conséquences politiques, dit Miles avec fermeté. Cela dit… si tu comptes vraiment faire ça, je veux être présent. Pour voir la tête d’Illyan.
— Si tu es gentil, je t’autoriserai à venir. Mais je vais le faire, crois-moi. Il y a quelques dettes que je ne pourrai jamais rembourser. (Il pensait à Phillipi et aux autres.) J’ai bien l’intention de payer celles qui sont à ma portée. Quant au reste, je le garderai. Je devrais être capable de doubler ce capital en six ans. Et, à partir de là, recommencer où j’en suis maintenant. Ou mieux. Il est plus facile de gagner un million avec deux que d’en faire deux avec un. Si tu sais y faire. Et j’ai bien l’intention d’apprendre.
Miles le contemplait, fasciné.
— Je n’en doute pas.
— As-tu une idée du désespoir dans lequel j’étais en commençant ce raid ? De ma peur ? J’ai bien l’intention désormais d’avoir une valeur que nul ne pourra ignorer, même si elle se mesure par de l’argent. L’argent est un pouvoir que presque n’importe qui peut acquérir. Tu n’as pas besoin d’avoir un Vor devant ton nom. (Il sourit faiblement.) Peut-être, dans quelque temps, j’aurai un endroit à moi. Comme Ivan. Après tout, ça paraîtrait curieux si je vivais encore chez mes parents à… vingt-huit ans.
Bon, il avait suffisamment provoqué son frère pour aujourd’hui. Miles serait – et il l’avait déjà prouvé – prêt à donner sa vie pour lui mais il possédait aussi une fameuse tendance à considérer les gens autour de lui comme de simples extensions de sa personnalité. Je ne suis pas ton annexe. Je suis ton frère. Oui. Mark était prêt à parier que ni l’un ni l’autre n’oublierait ce simple fait désormais. Il s’enfonça dans son siège, épuisé mais satisfait.
— J’ai bien l’impression, fit Miles, encore passablement stupéfait, que tu es le premier Vorkosigan depuis cinq générations à tirer un bénéfice d’une mission. Bienvenue dans la famille.
Mark hocha la tête. Ils restèrent silencieux un moment.
— Ce n’est pas la réponse, déclara finalement Mark. (Il désigna d’un geste vague la clinique du Groupe Durona et, au-delà, l’Ensemble de Jackson.) Ce sauvetage ponctuel et sommaire des clones. Même si j’avais fait sauter toute la maison Bharaputra, quelqu’un aurait pris la place laissée vacante.