Выбрать главу

— Oui, approuva Miles. La vraie réponse doit être médicotechnique. Il faudra que quelqu’un trouve un meilleur moyen d’allonger la vie. Et je crois que ce quelqu’un existera. Beaucoup de gens travaillent là-dessus, dans beaucoup d’endroits. La transplantation de cerveau comporte trop de risques pour être vraiment compétitive. Elle s’achèvera un jour.

— Je… n’ai aucun talent dans le domaine scientifique, dit Mark. Et pendant ce temps-là, la boucherie continue. Il faudra que je trouve une autre solution… un jour.

— Mais pas aujourd’hui, dit fermement Miles.

— Non.

Par la fenêtre, il vit une autre navette se poser dans l’enceinte des Durona. Ce n’était pas la navette pilotée par Taura.

— C’est pour nous ? demanda-t-il.

Miles alla à la fenêtre regarder dans la cour.

— Oui.

Ils n’eurent dès lors plus un instant à perdre. Mettant à profit l’absence de Miles, parti vérifier leur transport, Mark rassembla une demi-douzaine de Durona autour de lui pour l’aider à transférer son corps raide, pitoyable et à demi paralysé sur une civière flottante. Ses mains crochues tremblaient de façon incontrôlable. Il fallut que Lilly, les lèvres pincées, lui donne une nouvelle hypo d’un produit merveilleux. Il fut tout à fait heureux d’être transporté à l’horizontale. Son pied cassé lui donnait une excuse parfaitement valable pour ne pas marcher. Ce fut un invalide que les types de la SecImp vinrent chercher pour l’emmener dans sa cabine. Un invalide heureux.

Pour la première fois de sa vie, il rentrait chez-lui.

32

Miles jeta un coup d’œil au vieux miroir dans l’antichambre de la bibliothèque de la résidence Vorkosigan. Cet antique objet faisait partie de la dot de la mère du général comte Piotr : son cadre sculpté comportait quelques insignes de la famille Vorrutyer. Il était seul dans la pièce. Personne ne l’observait. Il se glissa devant la glace et examina, mal à l’aise, son propre reflet.

La tunique écarlate de la tenue impériale de parade bleu et rouge n’atténuait en rien sa pâleur. Il aurait préféré l’élégance plus austère du vert des uniformes de service. Malheureusement, le haut col doré n’était pas assez haut pour dissimuler les deux cicatrices jumelles sur chaque côté de son cou. Elles étaient encore très rouges. Elles finiraient bien par blanchir et même peut-être par disparaître mais, en attendant, elles attiraient le regard. Comment les expliquer ? Un duel. J’ai perdu. Ou alors, des morsures d’amour. C’était plus proche de la vérité. Il les frôla du bout des doigts, se tordant la tête d’un côté et de l’autre. À la différence de l’explosion de la grenade, il ne se souvenait pas d’avoir reçu ces deux blessures. Ce qui le troublait bien davantage que la vision de sa propre mort.

Bon, ses problèmes médicaux étaient connus et ces deux cicatrices étaient presque assez nettes pour paraître chirurgicales. Il recula d’un pas pour avoir un aperçu plus général. L’uniforme avait encore tendance à pendre autour de lui malgré les vaillants efforts de sa mère pour le faire manger un peu plus depuis quelques semaines. Finalement, elle avait confié ce problème à Mark comme si elle s’en remettait à un véritable expert. Mark avait doucement rigolé puis il s’était mis à harceler Miles sans pitié. Bon, ça avait fonctionné. Miles se sentait mieux. Plus fort.

Le Bal de la Fête de l’Hiver était un événement plus mondain qu’officiel. Il pouvait donc s’y rendre sans son épée de cérémonie. Ivan aurait la sienne mais Ivan avait la taille adéquate. À la hauteur de Miles, la longue épée traînait par terre et lui donnait un air idiot. Sans parler des danses où il n’arrêtait pas de flanquer des coups dans les tibias de ses partenaires.

Des pas résonnèrent dans le couloir. Miles se détourna vivement et se percha sur un bras de fauteuil, une jambe négligemment pendante dans le vide. Il n’avait aucune envie d’étaler son narcissisme.

— Ah, tu es là.

Mark le rejoignit. Il s’arrêta brièvement devant le miroir pour une rapide inspection. Ses vêtements lui allaient à merveille. Mark avait obtenu le nom du tailleur personnel de Gregor, un secret jalousement gardé par la SecImp. Comment ? En le demandant tout simplement à Gregor. La coupe ample de la veste et du pantalon était immanquablement civile et pourtant sévère. Les couleurs honoraient l’hiver : un vert sombre qui tirait vers le noir brodé de rouge lui aussi presque noir. Le résultat final hésitait entre le sinistre et le festif comme une petite bombe décorée.

Miles repensa à ce moment très étrange dans la vedette de Rowan où, pendant un bref instant, il avait été convaincu d’être Mark. Comme cela avait été terrifiant d’être Mark ! Quelle incroyable solitude ! Le souvenir de cette désolation le fît frissonner. C’est cela qu’il ressent en permanence ?

Eh bien, plus maintenant. Pas si je peux faire quelque chose.

— Ça a l’air pas mal, dit-il.

— Ouais. (Mark sourit.) Tu n’es pas trop mal non plus. Tu es moins cadavérique.

— Toi aussi, tu t’améliores. Lentement.

En fait, Mark était vraiment pas mal, se dit Miles. Les distorsions les plus alarmantes que Ryoval lui avait infligées – et dont il refusait résolument de parler – avaient progressivement disparu. Il lui restait toutefois un solide résidu charnel.

— Quel poids vas-tu finalement choisir ? s’enquit Miles, curieux.

— Tu l’as sous les yeux. Sinon, je n’aurais pas investi une fortune dans cette garde-robe.

— Euh… tu te sens à l’aise ?

Les yeux de Mark étincelèrent.

— Oui, merci. L’idée qu’un sniper posté à deux kilomètres ne pourrait pas me prendre pour toi est très réconfortante.

— Oh… Oui. Il y a ça. J’imagine…

— Continue à faire de l’exercice, lui conseilla cordialement Mark. C’est bon pour toi.

La voix de la comtesse dans le couloir les interrompit.

— Mark ? Miles ?

— On est là, dit Miles.

Elle pénétra dans la pièce.

— Ah, vous voilà, tous les deux.

Elle leur sourit avec une maternelle voracité, apparemment très satisfaite. Miles éprouva, malgré lui, une sensation de chaleur, comme si un dernier glaçon oublié lors de la décryogénisation fondait en lui. La comtesse portait une nouvelle robe, plus sophistiquée qu’à l’ordinaire, vert et argent avec des tas de machins et une traîne. Mais ça ne la raidissait pas. Loin de là. La comtesse n’était jamais intimidée par ses vêtements. C’était plutôt le contraire. Ses yeux avaient plus d’éclat que ses broderies argentées.

— Père nous attend ? demanda Miles.

— Il ne va pas tarder à descendre. Je tiens à ce que nous partions à minuit au plus tard. Mais ceci ne vaut pas pour vous deux, bien sûr. Il va trop en faire, j’en suis sûre. Histoire de prouver aux hyènes qu’il est encore trop coriace pour qu’elles lui sautent dessus. Même s’il n’y a pas plus de hyènes. Certains réflexes sont difficiles à perdre. Miles, essaye de concentrer son attention sur le district. Ce pauvre Racozy est Premier ministre maintenant. Il vaut mieux qu’il ne sente pas le souffle d’Aral sur son épaule. Il faut vraiment que nous quittions la capitale, que nous retournions à Hassadar, dès la fin de la Fête.

Miles, qui avait une idée très précise du temps nécessaire pour se remettre d’une opération à cœur ouvert, acquiesça.