— Je pense que tu parviendras à le convaincre.
— S’il te plaît, ajoute ta voix à la mienne. Je sais qu’il ne peut pas te tromper et il le sait aussi. À quoi dois-je m’attendre de sa part ce soir, selon toi ?
— Il dansera deux fois. La première pour prouver qu’il en est capable et la deuxième pour prouver que la première n’était pas que de la frime. Après ça, tu ne devrais pas avoir trop de mal à le persuader de s’asseoir, prédit Miles avec confiance. Joue les mères couveuses avec lui et il s’arrêtera en prétendant que c’est uniquement pour te faire plaisir et pas parce qu’il est sur le point de s’évanouir. Hassadar me semble une très bonne idée.
— Oui. Barrayar ne sait pas trop quoi faire avec ses retraités vivants. Traditionnellement, ils sont décemment morts. Ils ne traînent pas dans le coin à balancer des commentaires sur leurs successeurs. Aral est une première. Même si Gregor a eu une inspiration parfaitement horrible.
— Laquelle ?
— Il a marmonné quelque chose à propos de la vice-royauté de Sergyar. D’après lui, une fois rétabli, Aral sera parfait pour ça. L’actuel vice-roi supplie qu’on le laisse rentrer à ce qu’il paraît. Je ne connais pas de tâche plus ingrate. Un homme honnête s’y ferait broyer à se retrouver coincé entre deux groupes d’intérêts divergents : d’une part, le gouvernement de sa planète natale, de l’autre, les colonisés. Tout ce que tu pourras entreprendre pour faire changer Gregor d’avis là-dessus sera le bienvenu.
Pensif, Miles haussa les sourcils.
— Oh, je ne sais pas. Je veux dire… quelle retraite ! Toute une planète pour jouer avec Sergyar. Et n’est-ce pas toi qui l’as découverte quand tu étais capitaine de Surveillance Astronomique pour Beta ?
— Oui. Si l’expédition militaire barrayarane ne nous avait pas devancés, Sergyar serait une colonie-fille de Beta à présent. Et elle serait bien mieux administrée, crois-moi. Cette planète a vraiment besoin d’être prise en main. Rien que les problèmes écologiques sont à pleurer. Une petite injection d’intelligence ne serait pas de trop… Prends, par exemple, cette peste du ver. Une légère prudence à la manière betane aurait pu… Bah, ils finiront bien par s’en sortir, j’imagine.
Miles et Mark échangèrent un regard. Ce n’était pas de la télépathie. Mais l’idée qu’Aral n’était pas le seul expert vieillissant mais débordant d’énergie que Gregor aurait été heureux d’exporter les traversa tous les deux.
Les traits de Mark s’affaissèrent.
— Et c’est prévu pour quand, ma’ame ?
— Oh, pas avant un an.
— Ah, fit Mark, soulagé.
Pym apparut.
— Nous sommes prêts, milady.
La petite horde traversa le hall dallé de noir et de blanc pour trouver le comte au pied de l’escalier. Il observa les siens approcher avec délices. Suite à ses déboires médicaux, il avait perdu du poids mais cela n’avait fait qu’aiguiser ses traits. En uniforme rouge et bleu, il était impeccable et portait sa longue épée avec une aisance inconsciente. Dans trois heures, se dit Miles, il risquait de s’écrouler mais, entre-temps, il aurait produit une forte impression sur tous les observateurs. Son nouveau cœur lui convenait parfaitement. Son teint était excellent, son regard plus aigu que jamais. Mais il n’y avait plus un seul fil brun dans sa chevelure. En dehors de cela, on aurait vraiment pu le croire immortel.
Sauf que Miles ne croyait plus une telle ineptie. Rétroactivement, ce problème cardiaque l’avait terrifié. Non parce que son père devait mourir un jour, peut-être même avant lui – tel était l’ordre naturel des choses et Miles ne souhaitait pas au comte de connaître l’inverse –, mais qu’il puisse ne pas être présent quand cela se produirait. Lorsqu’on aurait besoin de lui. Il pourrait très bien se trouver à l’autre bout de l’univers avec les Mercenaires Dendariis et apprendre la nouvelle des semaines plus tard. Trop tard.
Etant tous deux en uniforme, le lieutenant salua l’amiral avec l’ironie habituelle qu’ils adoptaient pour les courtoisies militaires. Miles aurait préféré l’embrasser mais cela aurait paru bizarre.
Au diable les apparences. Il combla la distance qui les séparait et prit son père dans ses bras.
— Hé, mon garçon, hé, dit le comte, surpris mais content. Je ne vais pas si mal.
Il étreignit Miles à son tour. Puis il s’écarta pour tous les regarder : son élégante épouse et ses – oui, ses deux – fils. Souriant avec la béatitude d’un milliardaire dans sa chambre forte, il ouvrit les bras comme pour tous les y accueillir. Ce fut un geste très bref et presque timide.
— Les Vorkosigan sont-ils prêts à déferler sur le Bal de l’Hiver ? Cher capitaine, je prédis que vous allez faire un malheur. Comment va ton pied, Mark ?
Mark leva son pied droit et le tortilla.
— Prêt à se faire écrabouiller par n’importe quelle jeune fille vor de moins de cent kilos, monsieur. J’ai des embouts renforcés, ajouta-t-il en aparté à Miles. Je ne prends pas de risque.
La comtesse se noua au bras de son mari.
— On te suit, mon amour. Les Vorkosigan sont prêts.
Les Vorkosigan sont convalescents. Voilà qui était plus proche de la vérité, se dit Miles. Mais vous devriez voir dans quel état sont les autres.
Miles ne fut pas surpris de la première rencontre qu’ils firent en arrivant à la résidence impériale : Simon Illyan. Le chef de la SecImp portait son costume habituel pour ce genre d’occasions : uniforme de parade bleu et rouge dissimulant une multitude de communicos.
— Ah, il est là en personne, murmura le comte en repérant son ancien chef de la sécurité dans le vestibule. Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de crise majeure ailleurs. Tant mieux.
Ils confièrent leurs manteaux couverts de neige aux majordomes de Gregor. Miles frissonnait. Cette dernière aventure avait dû lui brouiller l’esprit. En général, il s’arrangeait toujours pour ne pas être sur la planète durant l’hiver. Illyan les rejoignit et s’inclina brièvement.
— Bonsoir, Simon, dit le comte.
— Bonsoir, monsieur. Tout est calme, pour l’instant.
— Excellent. (Le comte haussa un sourcil amusé.) Je suis certain que le Premier ministre Racozy sera ravi de l’apprendre.
Illyan ouvrit la bouche. La referma.
— Euh… l’habitude, dit-il, embarrassé.
Fixant le comte Vorkosigan, il semblait frustré. Comme si lui faire des rapports était la seule manière qu’il avait de communiquer avec lui. Mais l’amiral comte ne les recevait plus.
— Ça me fait tout drôle, admit-il.
— Vous vous y habituerez, Simon, assura la comtesse avant d’éloigner avec détermination son mari de l’orbite d’Illyan.
Le comte lui adressa un vague signe qui ne ressemblait pas trop à un salut en guise d’au revoir, comme pour appuyer ce que venait de dire la comtesse.
Le regard d’Illyan tomba sur Miles et Mark.
— Hum, dit-il avec la tête d’un homme qui vient de finir deuxième de la course de l’année.
Miles se redressa de toute sa hauteur. Les médics de la SecImp l’avaient autorisé à reprendre son service dans deux mois, sous réserve d’un examen final. Il n’avait pas pris la peine de leur parler des convulsions. D’ailleurs, il n’en avait plus eu depuis un moment. Il arbora un large sourire, comme s’il revenait d’une cure thermale de six mois. Illyan se contenta de secouer la tête en le regardant.
— Bonsoir, monsieur, dit Mark à son tour. La SecImp a-t-elle pu donner mon cadeau de l’Hiver à mes clones ?
Illyan hocha la tête.
— Cent marks à chacun, dans une enveloppe individuelle, oui, milord.