— Bien.
Mark eut un de ses étranges sourires qui faisaient qu’on se demandait à quoi il pouvait bien penser. Les clones avaient été le prétexte qu’il avait donné à Illyan pour confier un million de dollars de Beta à la SecImp. Les fonds étaient maintenant placés à leur bénéfice, pour, par exemple, payer leur scolarité dans cette école très privée. Illyan en avait été si ébahi qu’il avait paru se changer en robot. Une métamorphose fascinante pour Miles. Selon les calculs de Mark, le million suffirait aux clones jusqu’à ce qu’ils soient en état de se débrouiller par eux-mêmes. Mais les cadeaux pour la Fête de l’Hiver étaient autre chose : ils venaient directement de sa poche.
Mark ne demanda pas comment les cadeaux avaient été reçus. Et même si Miles mourait d’envie de le savoir, il se contenta d’imiter Mark et de saluer Illyan. Ils s’éloignèrent. Mark avait un air narquois.
— Tout ce temps, confia-t-il à Miles à voix basse, je n’étais pas heureux parce que je n’avais jamais reçu de cadeaux. Il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’on pouvait en donner un. La Fête de l’Hiver est une belle invention, non ? (Il soupira.) J’aurais aimé mieux connaître chacun de ces clones pour leur offrir à chacun quelque chose de plus personnel. Mais, au moins, comme ça, ils choisiront ce qu’ils voudront. C’est comme de leur offrir deux présents à la fois. Comment diable faites-vous pour offrir quelque chose à Gregor, par exemple ?
— On s’appuie sur la tradition. Deux cents litres de sirop d’érable des montagnes dendariis, livrés chaque année chez lui. Ça lui suffit. Mais si tu trouves que c’est difficile de faire un cadeau à Gregor, pense un peu à notre père. C’est comme d’offrir quelque chose au Père Gel lui-même.
— Oui, j’avais déjà pensé à ça.
— Parfois, tu ne peux pas rendre un cadeau. Tu ne peux qu’accepter. As-tu… signé ces cartes de crédit pour les clones ?
— Plus ou moins. En fait, j’ai signé « Père Gel ». (Mark s’éclaircit la gorge.) Elle sert à ça, cette fête, non ? À apprendre à… recevoir.
— Je crois.
— C’est ce que j’avais cru comprendre.
Mark hocha la tête avec détermination.
Ils se dirigèrent vers la salle de réception pour absorber quelques verres. On les dévorait du regard, nota Miles avec amusement. Tous ces Vors les détaillaient plus ou moins ouvertement. O Barrayar. On va t’étonner.
Moi, en tout cas, il m’a drôlement étonné.
Ça allait être sacrément drôle d’avoir Mark pour frère. Un allié enfin ! Je crois… Miles se demanda s’il parviendrait un jour à amener Mark à aimer Barrayar autant qu’il l’aimait. Cette idée le rendit étrangement nerveux. Mieux valait ne pas trop l’aimer. Barrayar pouvait être mortelle si on en faisait sa dame. Pourtant… quel défi !
Miles allait devoir être prudent : ne rien faire que Mark pourrait interpréter comme une tentative pour le dominer. La violente allergie de Mark envers la moindre forme d’autorité était parfaitement compréhensible. Mais être son mentor allait se révéler une tâche particulièrement délicate.
Vaudrait mieux que je ne fasse pas du trop bon travail, mon gros frère. Tu es utilisable, à présent. Il lissa son bel uniforme, froidement lucide. Il savait très exactement jusqu’à quel point on pouvait être utilisable pour Barrayar. Pourtant être battu par son élève représentait l’ultime victoire pour un professeur. Un paradoxe intéressant. Je ne peux pas perdre.
Miles sourit. Ouais, Mark, rattrape-moi, si tu peux. Si tu peux.
— Ah, fit Mark en hochant la tête vers un homme en uniforme lie-de-vin à l’autre bout de la pièce. N’est-ce pas lord Vorsmythe, l’industriel ?
— Oui.
— J’aimerais lui parler. Tu le connais ? Tu peux me présenter ?
— Bien sûr. Un autre investissement en vue ?
— Oui. J’ai décidé de me diversifier. Deux tiers de mes fonds sur Barrayar, un tiers dans la galaxie.
— La galaxie ?
— Je soutiens la technologie médicale escobarane, si tu tiens à le savoir.
— Lilly ?
— Oui. Elle avait besoin d’un capital de départ. Je serai le partenaire silencieux. (Mark hésita.) La solution doit être médicale, tu l’as dit. Et… tu veux parier qu’elle me fera faire des bénéfices ?
— Oh, non. J’y regarderai à deux fois avant de prendre un pari avec toi.
Mark afficha son sourire de carnassier.
— Bien. Tu apprends, toi aussi.
Miles conduisit Mark et effectua les présentations demandées. Vorsmythe fut enchanté de trouver quelqu’un qui était prêt à parler affaires ici. Son air ennuyé s’évanouit à la première question de Mark. Miles les abandonna. Il se retourna quelques mètres plus loin. Vorsmythe gesticulait avec fougue, Mark l’écoutait comme s’il avait un enregistreur greffé dans l’oreille.
Miles épia Delia Koudelka et la rejoignit pour lui réclamer une danse et devancer Ivan. Avec un peu de chance, elle lui fournirait l’occasion de lui faire cette confidence à propos des cicatrices de duel.
33
Après une conversation absolument fascinante sur les secteurs en croissance de l’économie barrayarane, Vorsmythe fut réclamé par sa femme sous un prétexte mondain quelconque. Il quitta Mark – et le coin où ils s’étaient réfugiés – à regret en promettant de lui envoyer quelques prospectus. Mark chercha Miles du regard. Le comte n’était pas le seul qui risquait de trop en faire ce soir pour prouver sa parfaite santé.
Par défaut, Mark était devenu le confident de Miles pour certains tests que celui-ci ne voulait pas effectuer au vu et au su de ses supérieurs de la SecImp : vérifier ses connaissances de base, revoir de vieux machins comme les règlements de service ou les maths en cinq dimensions. Mark s’était une seule fois moqué de lui à ce sujet avant de comprendre à quel point cette incessante vérification terrorisait Miles. Particulièrement quand ils découvraient un nouveau trou dans sa mémoire. Miles en était profondément affecté : il hésitait, n’était plus aussi sûr de lui. Et cela troublait Mark. Il n’aimait pas cette incertitude nouvelle chez son grand frère, ce désespoir. Il espérait que son inflexible confiance en lui, lui reviendrait très vite. Etrange réciprocité : Miles désirait se souvenir de certaines choses et en était incapable alors que Mark voulait en oublier certaines. Et en était incapable.
Il allait encourager Miles à le promener un peu partout. Miles adorait jouer les guides, les experts. Cela le mettait automatiquement dans cette position de suprématie à laquelle il était tant accoutumé. Oui, il valait mieux laisser enfler l’insupportable ego de Miles un moment. Mark pouvait se le permettre maintenant. Il entrerait dans la course avec Miles un peu plus tard. Quand les chances seraient un peu plus égales.
Finalement, après être grimpé sur une chaise et s’être tordu le cou un bon moment, il finit par repérer son frère qui quittait la salle de bal en compagnie d’une femme blonde en velours bleu… Delia Koudelka, la plus grande – par la taille – sœur de Kareen. Elles sont ici. Ô Seigneur. Il dégringola de sa chaise et courut à la recherche de la comtesse. Il la trouva finalement dans un salon, bavardant avec quelques dames… des commères, visiblement. Dès qu’elle l’aperçut, elle s’excusa et le rejoignit dans le couloir.
— Tu as un problème, Mark ? demanda-t-elle aussitôt en s’installant sur un petit divan.
Il se percha maladroitement à l’autre bout du siège.
— Je ne sais pas. Les Koudelka sont ici. Au Bal de l’Empereur, j’avais promis à Kareen de danser avec elle. Et… je lui avais demandé de parler avec toi. De moi. Elle l’a fait ?