— Je vois. Bon. Par je ne sais quel miracle, on arrive et on charge tous ces gamins dans la navette avant l’arrivée des Bharaputrans…
— Oui, la vitesse est essentielle.
— Comme d’habitude. Mais, s’il y a le moindre problème, la moindre anicroche, les Bharaputrans nous tomberont dessus. Ce n’est pas comme sur Dagoola, tu n’auras pas des semaines et des semaines pour préparer ces gamins à leur évasion. On fait quoi, alors ?
— Une fois que les clones seront dans la navette, ils deviendront, de fait, nos otages. Avec eux à bord, ils n’oseront pas nous tirer dessus. Les Bharaputrans ne risqueront pas de perdre leur investissement tant qu’ils auront une chance de le récupérer.
— Mais si jamais ils décident qu’une telle chance n’existe plus, ils exerceront de vigoureuses représailles de façon à décourager toute tentative future.
— Exact. Il faudra toujours leur laisser le doute.
— Dans ce cas, ils tenteront de faire sauter l’Ariel en orbite avant que notre navette n’y arrive. De façon à nous couper la route.
— Il faudra faire vite, répéta-t-il avec entêtement.
— Et les imprévus, Miles, mon cher ? Réveille-toi.
En général, tu fonctionnes mieux que ça de bon matin. Tu veux que je te refasse du thé ? Non ? Je suggère que, si nous sommes retardés là en bas, l’Ariel se réfugie à la Station Fell et que nous le retrouvions là-bas.
— La Station Fell ? Tu parles de la station orbitale ? (Il hésita.) Pourquoi ?
— Le Baron Fell a toujours sa vendetta avec Bharaputra et Ryoval, n’est-ce pas ?
La politique intérieure des maisons de l’Ensemble de Jackson. Il n’en savait pas autant sur le sujet qu’il le devrait. Il n’avait même pas songé à chercher un allié parmi les autres Maisons. Elles étaient toutes criminelles, toutes plus mauvaises les unes que les autres, se tolérant ou se sabotant dès que l’occasion se présentait. Et voilà que Thorne mentionnait Ryoval à nouveau. Pourquoi ?
— Je ne vois pas l’intérêt de se retrouver coincés sur la Station Fell avec cinquante jeunes clones tandis que Bharaputra prendra le contrôle des accès aux couloirs galactiques. Non, fuir et faire les sauts aussi vite que possible est la meilleure stratégie.
— Bharaputra ne pourra prendre le contrôle du Point de Saut 5. Il appartient à Fell.
— Oui, mais je veux rentrer à Escobar. C’est le seul endroit où les clones seront en sécurité.
— Ecoute, Miles, les couloirs sur cette route sont tous tenus par le consortium dominé par Bharaputra. Nous ne pourrons pas revenir par le même chemin, à moins que tu n’aies un atout caché dans ta manche… non ? Alors, je pense que notre meilleure route pour fuir est d’emprunter le Point 5.
— Tu vois vraiment en Fell un allié fiable ? s’enquit-il prudemment.
— Pas du tout. Mais il est l’ennemi de nos ennemis. Cette fois-ci.
— Mais le saut à travers le point 5 conduit au Moyeu de Hegen. Nous ne pouvons sauter dans l’espace cetagandan et la seule autre route mène à Komarr via Pol.
— Un petit détour mais bien plus sûr.
Pas pour moi ! On sera en plein empire barrayaran ! Il ravala un hurlement muet.
— Du Moyeu à Pol à Komarr à Sergyar et terminus Escobar, récita Thorne gaiement. Tu sais, ça pourrait vraiment marcher.
Il enregistra encore quelques données supplémentaires, penché sur sa console. Sa chemise de nuit bâillait et miroitait des lueurs du système vid. Puis il posa les coudes sur le plateau, le menton sur les mains, les seins compressés sur le rebord de la table bougeant délicatement sous le tissu. Son expression se fit pensive quand il se retourna vers lui avec un sourire étrange, assez triste.
— Jamais aucun clone ne s’est échappé ? demanda doucement Thorne.
— Non, répondit-il très vite, machinalement.
— Sauf le tien, bien sûr.
Cette conversation devenait dangereuse.
— Mon clone ne s’est pas enfui lui non plus. Il a simplement été emporté par ses acheteurs.
Il aurait dû tenter de s’évader. Quelle vie aurait-il eue s’il avait réussi ?
— Cinquante gosses, soupira Thorne. Tu sais… J’approuve vraiment cette mission.
Il attendait, l’observant avec un regard brillant, aigu.
Mal à l’aise, il se retint de prononcer un merci idiot et ne trouva rien à dire. Un silence gêné s’installa.
— J’imagine, reprit Thorne après un moment, qu’il serait très difficile pour quiconque qui a grandi dans un tel environnement de faire vraiment confiance à… qui que ce soit. De croire en quelqu’un.
— Je… l’imagine aussi.
Etait-ce une banale conversation ou bien autre chose ? Un test, un piège…
Thorne, souriant toujours de façon aussi mystérieuse, se pencha, lui prit le menton d’une main fine et forte et l’embrassa.
Il ne savait pas s’il était censé répondre ou se libérer, aussi ne fit-il ni l’un ni l’autre. Il louchait, paralysé par la peur. La bouche de Thorne était soyeuse et chaude, parfumée au thé à la bergamote. Naismith baisait-il… ça aussi ? Et si oui, qui faisait quoi à qui ? Ou bien le faisaient-ils chacun leur tour ? Est-ce que ça serait vraiment si moche ? Sa terreur s’accrut parce qu’il éprouvait une indéniable excitation. Etre aimé. Il avait toujours été seul.
Thorne recula enfin, à son immense soulagement. Mais il resta tout près, lui tenant toujours le menton. Après un nouveau silence mortel, son sourire se mua en un triste rictus.
— Je ne devrais pas te taquiner, soupira-t-il. C’est un peu cruel, tout bien considéré.
Thorne le relâcha pour se lever. La sensuelle langueur s’évanouit brutalement.
— Je reviens dans une minute.
Thorne gagna le cabinet de toilette et s’y enferma.
Il tremblait. Qu’est-ce que ça signifiait, bon sang ? Et d’une autre partie de son esprit. Tu pourrais perdre ton pucelage pendant ce voyage. Et d’une autre encore. Non, non. Pas avec ça !
Etait-ce un test ? Et si oui, avait-il réussi ou échoué ? Thorne n’avait lancé aucune accusation, ni appelé personne. Le capitaine était peut-être en train d’organiser son arrestation depuis le com situé dans le cabinet de toilette. Il n’y avait aucun moyen de fuir à bord d’un navire aussi petit, perdu au fond de l’espace. Ses bras croisés lui serraient la poitrine. Il se força à poser les mains sur la console et à se détendre. Ils éviteront de me tuer. Ils le ramèneraient à Naismith pour qu’il s’en charge lui-même.
Mais aucun garde ne franchit la porte et Thorne revint bientôt. Impeccablement sanglé dans son uniforme, enfin. L’hermaphrodite retira le cube de données de la console et le couvrit de ses paumes.
— Le sergent Taura et moi, on va étudier ça sérieusement.
— Euh… oui.
Il n’avait aucune envie de se séparer de son précieux cube mais il semblait bien que Thorne le prenait toujours pour Naismith.
— Maintenant qu’il est temps de briefer l’équipage, tu ne penses pas qu’il vaudrait mieux nous mettre en black-out ?
Interdire les communications avec l’extérieur ? Il en serait plus que soulagé mais il avait eu peur de le suggérer lui-même, de crainte que cela ne paraisse trop bizarre. Mais c’était peut-être la routine lors de ces opérations secrètes. Il n’avait aucune idée de la date du retour du vrai Naismith mais, à voir la facilité avec laquelle les Dendariis l’avaient accepté, il ne faisait aucun doute qu’ils l’attendaient plus ou moins. Il avait passé ces trois derniers jours dans la terreur de voir arriver des ordres du vrai amiral par faisceau ou par courrier, intimant à l’Ariel de faire demi-tour. Donnez-moi encore quelques jours, juste quelques jours et vous ne le regretterez pas.