— Oui.
— Que lui as-tu dit ?
— Eh bien, ça a été une longue conversation…
Oh, merde.
— Mais on peut la résumer ainsi : selon moi, tu es un jeune homme intelligent qui a vécu des expériences très désagréables. Si on parvenait à te convaincre d’utiliser cette intelligence pour résoudre tes problèmes, j’approuverais la cour que tu lui fais.
— Tu penses à la thérapie betane ?
— Quelque chose comme ça.
— Ça fait un moment que j’y pense, moi aussi. J’y pense même beaucoup. Mais j’ai trop peur qu’un jour les notes de mon thérapeute betan n’atterrissent sur un bureau de la SecImp. Je n’ai pas envie d’être donné en spectacle.
Encore.
— Je pense pouvoir me débrouiller pour que ça n’arrive pas.
— Vraiment ? (Il leva les yeux, ébranlé d’espoir.) Et toi non plus, tu ne regarderais pas ces rapports ?
— Non.
— Je… j’apprécierais cela énormément, ma’ame.
— Considère que je viens de t’en faire la promesse. Tu as ma parole de Vorkosigan.
— Je préférerais…
–… Ma parole de mère.
— J’ignore quels détails tu as donnés à Kareen…
— Très peu. Elle n’a que dix-huit ans, après tout. Elle est en train d’assimiler le fait d’être à peine devenue adulte. Des… considérations plus poussées peuvent attendre. À mon avis. Elle doit d’abord faire ses études avant d’envisager une liaison à long terme, conclut-elle.
Il ne savait pas trop si cela le soulageait ou pas.
— Ah… De toute manière, les choses ont pas mal changé depuis notre dernière rencontre. J’ai… acquis un tas de nouveaux problèmes, depuis. Et ils sont bien pires.
— Ce n’est pas ce que je sens, Mark. À mes yeux, tu es beaucoup plus équilibré et détendu depuis que Miles et toi êtes revenus de l’Ensemble de Jackson. Même si tu refuses de parler de ce qui s’est passé là-bas.
— Je ne regrette pas de me connaître mieux, ma’ame. Je ne regrette même pas… d’être ce que je suis. (La bande noire et moi.) Mais je regrette… d’être si différent de Kareen. Je crois que je suis une sorte de monstre. Et dans la pièce, Caliban n’épouse pas la fille de Prospero. En fait, si je me souviens bien, on lui colle une raclée quand il essaye.
Oui, comment pourrait-il expliquer Bouffe, Grogne, Hurle et Tueur à quelqu’un comme Kareen, sans l’effrayer ou la dégoûter ? Comment pourrait-il lui demander de combler ses appétits anormaux ? C’était sans espoir. Mieux valait ne pas essayer.
La comtesse souriait.
— Ton analogie n’est pas tout à fait pertinente, Mark. Je peux te garantir que tu n’es pas sous-humain, si c’est ce que tu t’imagines. Et Kareen n’est pas surhumaine, non plus. Mais si tu persistes à la traiter comme une récompense et non comme une personne, je peux t’assurer que tu vas au-devant d’un tas de nouveaux ennuis. (Ses sourcils haussés soulignèrent ce point.) J’ai ajouté, comme condition à ma bénédiction de ta cour, la suggestion qu’elle pourrait mettre à profit ses études sur la Colonie Beta l’an prochain pour prendre quelques cours supplémentaires. Un peu d’éducation betane sur des problèmes très personnels pourrait, à mon avis, lui élargir l’esprit. Elle pourra alors… admettre certaines… complications sans vomir. C’est une libéralité de vues qu’une jeune fille de dix-huit ans ne peut acquérir sur Barrayar.
— Oh…
C’était une idée qui ne lui avait jamais traversé l’esprit. Attaquer le problème du point de vue de Kareen. Ça paraissait… intelligent.
— J’avais… envisagé pour moi-même des études sur Beta, l’an prochain. Une éducation galactique ne me fera pas de mal. Surtout si je veux trouver du travail ici. Je refuse de compter uniquement sur le népotisme.
La comtesse le considéra, amusée.
— Bien. Tu as donc fait des plans à long terme te concernant. Des plans qui paraissent parfaitement sensés. Il ne te reste plus qu’à les mettre en œuvre. Tu peux compter sur mon soutien.
— Le long terme. Mais… ce soir, c’est maintenant.
— Et qu’avais-tu l’intention de faire ce soir, Mark ?
— Danser avec Kareen.
— Je ne vois pas en quoi c’est un problème. Tu as le droit de danser. Qui que tu sois. Nous ne sommes pas dans la pièce, Mark, et le vieux Prospero avait plusieurs filles. Il se peut que l’une d’entre elles soit prête à baisser les yeux sur un type un peu bizarre.
— Baisser jusqu’où ?
— Oh… (La comtesse tendit la main à peu près à hauteur de la taille de Mark.) Au moins jusque-là. Va danser avec cette fille, Mark. Elle te trouve intéressant. La Mère Nature donne aux jeunes gens le goût de l’aventure plutôt que celui de la prudence. C’est la seule façon de faire progresser l’espèce.
Traverser la salle de bal de la résidence impériale pour saluer Kareen fut la chose la plus terrifiante que Mark ait jamais accomplie volontairement, en dehors du raid avec les Dendariis. La ressemblance s’arrêtait là. Après, les choses s’améliorèrent.
— Lord Mark ! dit-elle gaiement. Ils m’avaient bien dit que vous étiez ici.
Tu avais demandé ?
— Je suis venu honorer ma parole et ma danse, milady.
Vor jusqu’à la pointe des cheveux, il s’inclina.
— Ah ! Il était temps. J’ai gardé toutes les danses du miroir et toutes les danses en ligne.
Les danses les plus simples : celles qu’il pouvait danser.
— J’ai demandé à Miles de m’apprendre les pas du Menuet de Mazeppa la semaine dernière, dit-il, plein d’espoir.
— Génial. Qui conduisait l’autre ? Oh, la musique commence…
Elle l’entraîna sur le parquet. Sa robe moulante et souple était d’un vert très sombre brodé de rouge qui mettait en valeur ses boucles d’un blond cendré. Dans une sorte de crise de paranoïa positive, il se demanda si les couleurs de sa tenue n’avaient pas été délibérément choisies pour s’harmoniser avec les siennes. Comment… ? Mon tailleur parle à ma mère, ma mère à la sienne et sa mère à elle. Bon sang, c’est à la portée de n’importe quel analyste de la SecImp.
Grogne, hélas, avait une forte tendance à la déshabiller mentalement et pas seulement ça. Mais Grogne n’était pas autorisé à s’exprimer ce soir. Celle-ci, c’est le travail de lord Mark. Et il ne va pas tout foutre en l’air, pour une fois. Grogne avait juste l’autorisation de bouillir dans son jus. Lord Mark trouverait un moyen d’utiliser toute cette vapeur. En commençant, par exemple, par suivre le rythme. Il y avait même une danse – le Menuet de Mazeppa – où les deux partenaires se touchaient, se tenant la main ou la taille presque tout le temps.
Toute vraie richesse est biologique. Mark comprenait enfin exactement ce que le comte avait voulu dire. Avec tout son million de dollars betans, il ne pouvait se payer ça : cette lueur dans les yeux de Kareen. Cela dit, ça ne pouvait pas faire de mal… Quel était cet oiseau terrestre qui fabriquait un nid très compliqué pour attirer sa partenaire ?
Ils étaient au milieu d’une danse du miroir.
— Kareen, vous êtes une fille. Je voudrais vous demander quelque chose à propos d’une discussion que j’ai eue avec Ivan. Quelle est à votre avis la chose la plus attirante qu’un type puisse avoir ? Une vedette de sport, la richesse… le rang ?
Il espérait que son ton suggérait qu’il menait une sorte d’enquête scientifique. Ne voyez là rien de personnel, m’dame.