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— Tu veux bien t’asseoir, s’il te plaît ?

Elle n’était pas encore aussi angoissée que lui. Elle ne se rongeait pas encore les ongles. Il trouva cela à peine rassurant. Il se laissa tomber sur une chaise rivée au sol. Une de ses bottes se mit à marteler le sol. Quinn baissa les yeux vers elle, ouvrit la bouche puis se ravisa en secouant la tête. Il força son pied à s’arrêter et lui adressa un sourire contraint. Heureusement, avant que sa nervosité ne trouve un autre tic agaçant pour s’exprimer, Baz Jesek entra.

— Elena ne devrait plus tarder, annonça-t-il en s’installant à sa place habituelle devant la comconsole et en consultant de façon tout aussi habituelle les dernières données sur l’entretien de la flotte. Elle a quitté le Peregrine.

— Bien, merci, fit Miles.

À l’époque de leur première rencontre, lors de la naissance des Mercenaires Dendariis, l’ingénieur, approchant la trentaine, était un grand homme maigre, tendu et peu heureux. L’équipe était alors uniquement constituée de Miles, de son garde du corps barrayaran, de la fille de celui-ci, d’un vieux cargo bon pour la ferraille et de son pilote déprimé et suicidaire, le tout tentant de mettre en place un insensé trafic de contrebande d’armes. Baz avait prêté serment d’allégeance à lord Vorkosigan bien avant l’invention de l’amiral Naismith. À présent, proche de la quarantaine, malgré quelques fils gris dans sa chevelure, Baz restait toujours aussi maigre et toujours aussi calme. Mais il possédait une sereine confiance en lui-même. Miles, en le voyant, songeait à un héron marchant majestueusement parmi les joncs au bord d’un lac, long, paisible et parfaitement économe de ses gestes.

Comme promis, Elena Bothari-Jesek pénétra dans la pièce peu après et prit place auprès de son ingénieur de mari. Etant tous deux de service, ils limitèrent leurs effusions à un bref sourire et à un contact tout aussi bref sous la table. Elle eut aussi un sourire pour Miles. Après.

De tous les membres du Cercle Intime connaissant sa double identité, Elena était celle qui en savait le plus sur son compte. Son père, feu le sergent Bothari, avait été l’ordonnance personnelle et le garde du corps attitré de Miles depuis sa naissance. Ayant le même âge, Miles et Elena avaient été pratiquement élevés ensemble. La comtesse Vorkosigan s’était beaucoup attachée à la petite fille. Elena connaissait l’amiral Naismith, le lieutenant Vorkosigan et Miles – le simple Miles – mieux que quiconque dans l’univers.

Et elle avait choisi d’épouser Baz Jesek… Miles se réconfortait en songeant à elle comme à sa sœur. En vérité, elle était quasiment sa sœur adoptive. Elle était aussi grande que son grand mari, avec des cheveux d’ébène coupés très court et une pâle peau d’ivoire. Ses traits âpres rappelaient le visage de lévrier russe du sergent Bothari mais, par une étrange alchimie génétique, la laideur de son père s’était muée en une beauté remarquable. Elena, je t’aime encore, bon sang… Il rejeta cette pensée. Il avait Quinn maintenant. Ou plus exactement, cette moitié de lui-même qui s’appelait Naismith avait Quinn.

En tant qu’officier dendarii, Elena était sa plus belle création. Il avait vu la fille timide, coléreuse et incertaine, dont le sexe interdisait l’accès à la carrière militaire sur Barrayar, devenir tour à tour chef d’escadron, agent secret, officier d’état-major et finalement commandant de vaisseau. Le commodore Tung, à présent à la retraite, l’avait un jour désignée comme son deuxième meilleur élève. Miles s’interrogeait parfois sur les raisons pour lesquelles il maintenait l’existence des Mercenaires Dendariis. Etait-ce pour les besoins de la SecImp ? Ou bien pour assouvir quelque sombre désir enfoui au plus profond de lui-même ? Ou alors pour faire un secret cadeau à Elena Bothari ? Elena Bothari-Jesek.

— Nous n’avons toujours pas reçu la moindre réponse de l’Ariel, annonça-t-il sans préambule.

Pas de formalités avec ce groupe. Devant eux, il osait penser à haute voix. Il pouvait se détendre, laisser Naismith et Vorkosigan se mélanger. Il pouvait même se permettre d’oublier l’accent traînant betan de Naismith pour lancer quelques jurons gutturaux en barrayaran. Et les jurons ne manqueraient pas au cours de cette réunion.

— Je veux aller les chercher.

Les ongles de Quinn heurtèrent la table.

— Je m’y attendais. Et n’est-ce pas ce qu’attend aussi le petit Mark ? Il t’a étudié. Il te connait sur le bout des doigts – ou, ce qui serait plus juste, jusqu’au bout des doigts. Et si c’était un piège ? N’oublie pas comme il t’a roulé la dernière fois.

Miles grimaça.

— Je n’oublie pas. J’ai effectivement songé à la possibilité d’un piège. C’est la raison pour laquelle je ne me suis pas lancé à leur poursuite il y a vingt heures. (Juste après cette réunion d’état-major qui s’était achevée dans une confusion gênée. À cet instant, il avait eu des envies fratricides.) Il me semblait raisonnable de penser que Bel s’était laissé abuser par Mark – jusqu’à présent, tout le monde s’est fait avoir. Mais, il était aussi possible qu’en passant du temps ensemble, Mark se trahisse et que Bel découvre la vérité. Dans ce cas, l’Ariel serait sur le chemin du retour.

— Mark sait parfaitement se faire passer pour toi, observa Quinn qui en avait fait l’expérience personnelle. Du moins, il le savait il y a deux ans. Si tu ne t’attends pas à l’apparition d’un double, on dirait toi dans un de tes mauvais jours. Son apparence extérieure est parfaite.

— Mais Bel sait qu’il existe, remarqua Elena.

— Oui, fit Miles. Dans ce cas, peut-être que Bel n’a pas été trompé. Peut-être qu’il a été purement et simplement mis à l’écart.

— Mark a besoin de l’équipage, ou d’un équipage, pour conduire le navire, fit Baz. Il en avait peut-être un en réserve quelque part.

— S’il avait prévu un tel acte de piraterie, il n’aurait pas emmené avec lui un escadron de Dendariis qui aurait résisté. (La logique était très rassurante parfois. Parfois. Miles prit une profonde inspiration.) Ou alors, Bel a été acheté.

Baz haussa les sourcils. Les dents de Quinn attaquèrent l’ongle du petit doigt de sa main droite.

— Acheté comment ? dit Elena. Pas avec de l’argent. (Elle eut un sourire narquois.) Crois-tu que Bel aurait enfin renoncé à te séduire et se soit replié sur une proie plus consentante ?

— Ce n’est pas drôle, aboya Miles.

Baz transforma un ricanement en toux prudente. Il ne parvint pas à se dominer totalement et se mit à rire sous cape.

— C’est une blague éculée, concéda Miles. Mais tout dépend, en fait, des plans de Mark dans l’Ensemble de Jackson. Le… euh, l’esclavage sous toutes ses formes pratiqué par les différentes maisons jacksoniennes est une grave offense pour l’esprit progressiste de Bel. Si Mark envisage de se venger d’une manière ou d’une autre de sa planète d’origine, il est concevable de penser qu’il a convaincu Bel de l’aider.

— Et il serait prêt à utiliser la Flotte pour ça ? s’enquit Baz.

— Ce serait pratiquement un cas de mutinerie, acquiesça Miles à regret. Je ne l’accuse pas. Je ne fais que spéculer. Essayer de voir toutes les éventualités.

— Dans ce cas, est-il possible que la destination de Mark ne soit pas l’Ensemble de Jackson ? fit Baz. Il leur reste quatre sauts pour y arriver. Peut-être que l’Ariel continuera son chemin.

— C’est physiquement possible, oui, dit Miles. Psychologiquement… J’ai, moi aussi, étudié Mark. Et même si je ne peux pas dire que je le connais jusqu’au bout des doigts, je sais que l’Ensemble de Jackson tient une grande place dans sa vie.