— Tu n’as jamais entendu cette histoire ? Ça se passait sur Barrayar. Le comte Selig Vorkosigan était en guerre contre lord Vorwynn d’Hazelbright au cours du Premier Siècle Sanglant. Vashnoi, la ville de Vorkosigan était assiégée. Deux fois par semaine, les patrouilles de lord Vorwynn arrêtaient un bonhomme un peu fou avec son convoi de chevaux de bât. Ils fouillaient tout, le moindre paquet, à la recherche de trucs de contrebande, nourriture ou armes. Mais les paquets ne contenaient que des choses inutiles. Ils déballaient et vidaient absolument tout, finissaient même par le fouiller lui mais ils ne trouvaient jamais rien et devaient le laisser partir. Après la guerre, un des gardes-frontières de Vorwynn rencontra par hasard le bonhomme qui n’avait plus rien d’un hurluberlu excentrique dans une taverne. C’était l’écuyer de lord Vorkosigan. « Qu’est-ce que vous lui apportiez ? demanda-t-il. Nous savons que vous lui apportiez quelque chose mais nous n’avons jamais pu découvrir ce que c’était. » La réponse de l’écuyer fut : « Des chevaux. »
« Nous allons leur apporter des vaisseaux spatiaux. Le Triumph, le D-16, et l’Ariel qui appartiennent tous à la flotte. Nous pénétrerons dans l’espace local de Vega en arrivant de Toranira, avec un plan de vol qui nous conduira à Illyrica. Où nous irons vraiment. Nous sortirons par le Zouave, avec tous nos hommes mais sans nos trois vieux navires. Arrivés à Illyrica, nous prendrons possession de trois nouveaux vaisseaux flambant neufs qui sont en ce moment même achevés dans les chantiers spatiaux orbitaux d’Illyrica. C’est le cadeau de la Fête de l’Hiver de l’empereur Gregor.
Baz cligna des paupières.
— Ça va marcher ?
— Aucune raison que ça ne marche pas. Le gros travail – permis, visas, pots-de-vin, etc. – a déjà été accompli par les agents de la SecImp sur place. Tout ce qu’on a à faire, c’est de traverser le coin sans alerter personne. Il n’y a pas de guerre, donc personne ne devrait tirer sur personne. Le seul problème c’est que le tiers de ma marchandise vient de partir pour l’Ensemble de Jackson, conclut-il sur une note morose.
— Combien de temps avons-nous pour le récupérer ? s’enquit Elena.
— Pas assez. Le scénario établi par la SecImp nous donne une marge de quelques jours. La flotte doit quitter Escobar avant la fin de la semaine. J’avais prévu que nous partirions demain.
— Alors, on part sans l’Ariel ? fit Baz.
— Pas moyen de faire autrement. Mais j’ai une idée pour le remplacer. Quinn, montre à Baz ces specs illyricainnes.
Quinn s’affaira sur sa console et transmit quelques données sur celles de Baz. L’ingénieur de la Flotte se mit à examiner les caractéristiques, les performances et autres spécificités des bâtiments construits par les chantiers illyricains. Un rare sourire étira son maigre visage.
— Le Père Gelé est généreux cette année, murmura-t-il.
Ses lèvres se retroussèrent de plaisir tandis qu’il examinait avec avidité les plans des navires.
Miles le laissa se goinfrer quelques minutes.
— Bon, fit-il quand Baz releva enfin le nez. Le vaisseau qui ressemble le plus à l’Ariel en termes de fonctions et de puissance de feu est le Jayhawk de Truzillo. (Malheureusement, Truzillo était un capitaine-armateur qui était sous contrat indépendant avec la corporation des Mercenaires. Il n’était pas un employé de la Flotte.) Crois-tu que nous pourrons le persuader de faire l’échange ? Son nouveau navire sera neuf et plus rapide. Mais s’il est mieux armé que l’Ariel, il ne l’est pas autant que le Jayhawk. Je voulais que nous soyons tous gagnants quand ce marché a été établi.
Elena leva un sourcil et sourit.
— Cet échange, c’est une idée à toi ?
Il haussa les épaules.
— Illyan m’a demandé de résoudre ce problème d’embargo et il a accepté ma solution.
— Oh, ronronna Baz, toujours plongé dans ses données, attendez que Truzillo voie ça… et ça… et…
— Alors, tu penses pouvoir le persuader ? s’enquit Miles.
— Oui, affirma Baz avec certitude avant de le dévisager. Et toi aussi, tu le pourrais.
— Sauf que je ne viendrai pas avec vous. Mais, si tout se passe bien, il est possible que je vous rattrape en route. C’est toi qui dirigeras cette mission, Baz. Quinn te donnera les ordres complets, tous les codes et les contacts… tout ce qu’Illyan m’a donné.
Baz hocha la tête.
— Très bien, monsieur.
— Je prends le Peregrine pour rejoindre l’Ariel, ajouta Miles.
Baz et Elena n’échangèrent qu’un bref coup d’œil en coin.
— Très bien, monsieur, fit à son tour Elena. J’ai mis le Peregrine en état d’alerte hier. Il peut partir dans l’heure. Quand dois-je annoncer notre départ aux contrôleurs d’Escobar ?
— Dans une heure. (Même si personne ne demanda d’explications, il ajouta :) En dehors de l’Ariel et du Jayhawk, le Peregrine est notre engin le plus rapide qui possède une puissance de feu significative. Je pense que la vitesse sera primordiale dans cette affaire. Si nous pouvons rattraper l’Ariel… Eh bien, il vaut toujours mieux éviter une crise que tenter de réparer les pots cassés. Je regrette maintenant de ne pas être parti dès hier mais je devais leur laisser une chance. Quinn m’accompagnera car elle possède une solide expérience de l’Ensemble de Jackson.
Elle se gratta le bras.
— J’espère que Mark ne cherche pas à se frotter à la maison Bharaputra. Ils ne sont pas commodes. Ils ont du fric, des armes et un goût prononcé pour la vengeance.
— Pourquoi crois-tu que j’ai toujours évité ce coin ? L’autre danger c’est que certains Jacksoniens prennent Mark pour l’amiral Naismith. Le baron Ryoval, par exemple.
Ryoval était une menace permanente. Moins de trois mois auparavant, les Dendariis s’étaient débarrassés du dernier chasseur de scalp envoyé par Ryoval pour faire la peau de l’amiral Naismith. Cela devenait un événement annuel. À chaque anniversaire de leur première rencontre, Ryoval devait louer les services d’un nouveau tueur pour en commémorer le souvenir. Ryoval ne disposait pas d’un pouvoir énorme et n’avait pas le bras très long. Mais il avait subi des traitements de prolongement de vie et il était patient. Ce petit jeu pouvait durer indéfiniment.
— As-tu envisagé une autre solution au problème ? demanda Quinn avec lenteur. Prévenir l’Ensemble de Jackson. Demander, disons… à la maison Fell d’arrêter Mark et d’immobiliser l’Ariel jusqu’à ton arrivée. Fell déteste suffisamment Ryoval pour protéger Mark simplement pour l’emmerder.
— Miles soupira.
— J’y ai songé.
Silence.
— Tu voulais notre avis, Miles, remarqua Elena. Qu’est-ce qui te chiffonne avec cette idée ?
— Ça pourrait marcher. Mais si Mark a vraiment convaincu Bel qu’il est moi, ils résisteront à l’arrestation. Ça peut leur être fatal. Mark est paranoïaque à propos de l’Ensemble de Jackson. Non, Mark est paranoïaque, point. Je ne sais pas comment il réagira sous l’effet de la panique.
— Tu es horriblement sensible aux états d’âme de Mark, fit Elena.
— Je veux gagner sa confiance. Ça risque d’être difficile si je commence par le trahir.
— Tu n’oublies pas ce que cette petite plaisanterie va coûter ? Je me demande ce que dira Simon Illyan quand il recevra la facture, remarqua Quinn.
— La SecImp paiera. Sans problème.