— Tu en es sûr ? fit Quinn. Que représente Mark pour eux ?
Miles répondit de son mieux.
— Le devoir de la SecImp est de protéger l’Empire Barrayaran. Cela ne signifie pas seulement protéger la personne de Gregor et se livrer à quelques missions d’espionnage galactique… (D’un geste de la main, il inclut la flotte dendarii, le réseau d’agents d’Illyan disséminés un peu partout.)… Mais aussi de garder un œil sur les héritiers potentiels de Gregor. Non seulement pour les protéger mais aussi pour protéger l’empire de tout complot monté par eux ou à travers eux. Je sais pertinemment que la question de savoir qui est actuellement l’héritier de Gregor est assez embrouillée. J’aimerais dire qu’il va enfin se marier et nous soulager de ce poids. (Il hésita un long moment.) Selon certains, lord Mark Pierre Vorkosigan peut être considéré, juste après moi, comme le légitime héritier de l’Empire. Ce qui fait de lui non seulement le problème de la SecImp, mais aussi notre problème essentiel. Ma poursuite de l’Ariel est parfaitement justifiée.
— Justifiable, corrigea sèchement Quinn.
— Peu importe.
— Tu as trop souvent prétendu que Barrayar ne t’accepterait pas sous le prétexte que tu as une tête de mutant. Je vois mal comment ils supporteraient l’idée de voir ton clone installé à la Résidence Impériale, dit Baz. Ton frère jumeau, s’amenda-t-il vivement tandis que Miles ouvrait la bouche.
— Que ce ne soit pas probable n’empêche pas que cela soit possible, répliqua Miles. C’est donc un problème qui concerne la SecImp. C’est drôle. Pendant toutes ces années, les Komarrans voyaient dans leur faux Miles un imposteur. Ni eux ni Mark ne se sont rendu compte qu’il avait des droits bien réels sur le trône. Bien sûr, pour cela, il aurait d’abord fallu que je sois mort. Ce qui, de mon point de vue, rend cette question assez stérile. (Il frappa sur la table et se leva.) Mesdames, messieurs, en piste.
Tandis qu’ils gagnaient la porte, Elena baissa la voix pour lui demander :
— Miles… ta mère a-t-elle vu ces horribles rapports d’enquête d’Illyan à propos de Mark ?
Il sourit faiblement.
— Qui les a ordonnées, d’après toi ?
5
Il commença par enfiler la demi-armure. Pour la première fois, il portait à même la peau un produit de la plus haute technologie : un filet de protection anti-brise-nerfs. Le filet était inséré dans le tissu d’une combinaison élastique qui recouvrait tout son corps ; la capuche lui protégeait le crâne, le cou et le front, ne laissant que ses yeux, son nez et sa bouche à découvert. Et voilà comment la menace de la plus terrible des armes antipersonnel, le brise-nerfs qui tuait le cerveau, était annulée. De plus, le filet arrêtait aussi le feu des neutralisateurs. Naismith ne se privait pas : il s’offrait ce qu’il y avait de mieux sur le marché… Pourquoi ce tissu élastique le serrait-il autant ?
Par-dessus le filet, venait une armure de poitrine flexible qui bloquerait tout projectile : depuis les mortelles aiguilles neurales, jusqu’aux petits missiles portables. Heureusement pour lui, les joints de l’armure étaient ajustables. Il les régla à la taille maximale et put respirer sans gêne. Puis, il enfila un treillis gris bien large dont le tissu, spécialement conçu, ne brûlait pas et ne fondait pas. Ce fut ensuite le tour des ceintures et baudriers pour neutralisateur, brise-nerfs, arc à plasma, grenades, cellules d’énergie, un harnais de rappel muni d’un grappin magnétique et l’oxygène d’urgence. Sur son dos, il portait un générateur hyper-plat qui créait un champ personnel anti-arc à plasma. L’engin réagissait au premier contact du feu ennemi, dans un laps de temps si court que son possesseur n’avait pas le temps de frire… trop. Il pouvait absorber trente ou quarante coups directs avant que sa cellule d’énergie – et son porteur – meurent. Et ils appelaient cela une demi-armure ! Rien que ça.
Aux pieds, par-dessus le filet, il enfila d’épaisses chaussettes et les bottes de combat de Naismith. Au moins, celles-ci lui allaient impeccablement. À peine une semaine d’inactivité et déjà son corps luttait contre lui, épaississant… Naismith était un foutu anorexique. Il se redressa. Convenablement distribué, son formidable équipement était étonnamment léger.
Le casque de commandement l’attendait sur la comconsole. L’ombre derrière la visière lui fit songer à un crâne vide. Chassant cette pensée morbide, il souleva le casque dans la lumière et inspecta ses lignes élégantes avec gourmandise. Ses mains pouvaient contrôler une arme, deux au maximum. Ceci, à travers les hommes qu’il commandait, en contrôlait des douzaines ; potentiellement des centaines ou même des milliers. Ceci était le vrai pouvoir de Naismith.
La sonnerie de la cabine retentit. Il sursauta, lâchant presque le casque. Il aurait pu, sans l’abîmer, le jeter contre le mur mais il le reposa avec le plus grand soin.
— Miles ? fit la voix de Thorne par l’intercom. Tu es prêt ?
— Oui, entre.
Il libéra la serrure.
Thorne entra, en armure lui aussi, mais avec sa capuche temporairement repoussée sur ses épaules.
Le treillis informe faisait de lui une chose asexuée, un soldat. Le capitaine portait lui aussi un casque de commandement sous le bras mais c’était un modèle différent, plus ancien.
Thorne le contourna, inspectant chaque arme et chaque crochet avant de vérifier la charge de son bouclier anti-plasma.
— Bien.
Le capitaine Thorne avait-il pour habitude d’inspecter l’amiral avant chaque mission ? Naismith avait-il pour habitude de se rendre au combat avec ses lacets défaits ? Thorne montra vaguement le casque posé sur la console.
— C’est un sacré truc. Tu es sûr que tu vas te débrouiller avec ?
Le casque semblait neuf mais pas si neuf. Il doutait que Naismith se fournisse, pour son usage personnel, en matériel d’occasion dans les surplus militaires. Il haussa les épaules.
— Pourquoi pas ? Je m’en suis déjà servi.
Thorne souleva le sien.
— Ces machins ne sont pas faciles à manipuler au début. Ce n’est pas un flux de données qu’on reçoit, c’est un raz de marée. Tu dois apprendre à ignorer tout ce dont tu n’as pas besoin, sinon, il vaut carrément mieux le débrancher. Toi… (Thorne hésita.) Tu possèdes cette incroyable capacité, comme le vieux Tung, qui te permet d’ignorer tout ce qui défile devant tes yeux mais de t’en souvenir et de le retrouver dès que le besoin s’en fait sentir. Et de te retrouver toujours sur le bon canal au bon moment. C’est comme si ton esprit fonctionne sur deux niveaux en même temps. Ton temps de réponse est incroyablement bref quand ton taux d’adrénaline monte. C’est comme une drogue pour toi. Les gens qui travaillent avec toi comptent là-dessus et se fient à ça.
Thorne se tut, attendit.
Que répondre à ça ? Il haussa à nouveau les épaules.
— Je fais de mon mieux.
— Si tu te sens encore malade, tu sais, tu peux me laisser mener ce raid.
— Ai-je l’air malade ?
— Tu n’es pas toi-même. Tu ne veux pas mettre tout l’escadron mal à l’aise.
Thorne semblait tendu, presque alarmé.
— Je vais bien, maintenant, Bel. Arrête !
Thorne soupira.
— Oui, monsieur.
— Est-ce que tout est prêt là dehors ?
— La navette est armée et prête à partir. L’escadron vert est entièrement équipé. Ils terminent le chargement de matériel. On sera en orbite à minuit pile, juste au-dessus du complexe médical. On plonge droit dessus. On n’attend personne et surtout pas qu’on nous pose des questions. On arrive et on part. Toute l’opération devrait être terminée en moins d’une heure, si tout se passe comme prévu.