Taura leva son arc à plasma, ajusta le rayon sur large et démolit les portes d’entrée en verre dans une gerbe d’étincelles orange, bleues et blanches. Les Dendariis, bondissant au-dessus des flaques de verre fondu, s’éparpillèrent dans le bâtiment. L’un prit position au rez-de-chaussée. Des systèmes d’alarme anti-incendie se mirent à hurler : ils détruisaient chaque sirène sur leur passage mais, plus loin dans le bâtiment, d’autres unités lançaient leur clameur assourdie. Les arroseurs automatiques fonctionnaient. Une vapeur nauséabonde s’éleva.
Il courait pour rester à hauteur. Un homme de la sécurité bharaputrane en uniforme marron et rose apparut dans le corridor devant eux. Trois neutralisateurs dendariis le descendirent tandis que le rayon de son arme se perdait au plafond.
Taura et deux femmes du commando empruntèrent le tube de montée vers le troisième étage. Un autre soldat se joignit à elles pour gagner le toit. Il mena Thorne et le restant de la troupe au deuxième étage. Deux adultes sans armes dont une femme en robe de chambre furent neutralisés immédiatement. C’est là. Derrière ces doubles portes. Elles étaient verrouillées et quelqu’un cognait de l’intérieur.
— On va faire sauter la porte, rugit Thorne. Eloignez-vous ou vous risquez d’être blessés.
Les coups cessèrent. Thorne hocha la tête. Un soldat régla son arc à plasma. Le fin rayon découpa la serrure. D’un coup de pied, Thorne ouvrit la porte.
Un jeune homme blond recula d’un pas et dévisagea Thorne avec stupeur.
— Vous n’êtes pas les pompiers.
Derrière lui, une foule d’hommes – de grands garçons – emplissait le corridor. Il n’eut pas besoin de se rappeler qu’aucun de ces gamins n’avait plus de dix ans mais il s’inquiéta de la réaction des soldats. Toutes les tailles, races, constitutions étaient représentées. Ce n’étaient pas des dieux grecs comme on aurait pu s’y attendre dans un endroit aussi « idyllique ». Mais la beauté n’avait rien à voir là-dedans, seule la richesse expliquait leur existence. Cependant, ils semblaient tous dans une forme excellente et portaient leur tenue de sommeil : une courte tunique marron et un short.
— À toi, siffla Thorne en le poussant devant. Parle-leur.
— Trouve-moi combien ils sont, répliqua-t-il du coin des lèvres.
— Oui.
Il avait répété son discours des milliers de fois, avec toutes les variations possibles. La seule chose dont il était certain c’était qu’il ne commencerait pas par : Je suis Miles Naismith. Son cœur battait à toute allure. Il avala un bon litre d’air.
— Nous sommes les Mercenaires Dendariis et nous sommes venus pour vous sauver.
Le blond paraissait en même temps écœuré, effrayé et dédaigneux.
— Vous ressemblez à un champignon, déclara-t-il.
Ce n’était pas vraiment la réponse prévue. Elle ne figurait pas parmi les milliers de réactions qu’il avait envisagées. De fait, avec son casque et tout le reste, il ressemblait sûrement à un gros…
Il arracha son casque, repoussa sa capuche et découvrit ses dents. Le garçon eut un geste de recul.
— Ecoutez-moi, les clones ! s’écria-t-il. Les rumeurs qui vous sont parvenues sont vraies ! Chacun d’entre vous va être assassiné par les chirurgiens de la maison Bharaputra. Ils vont mettre le cerveau de quelqu’un d’autre dans votre tête et jeter le vôtre. C’est ce qui est arrivé à vos amis. Un par un, ils sont allés tout droit à la mort. Nous allons vous emmener sur Escobar où vous serez en sécurité…
Certains de ceux qui se trouvaient à l’arrière commencèrent à battre en retraite pour se réfugier dans leurs chambres individuelles. Une rumeur balbutiante s’éleva, suivie de cris et de pleurs. Un garçon brun essaya de franchir le cordon de soldats et un Dendarii l’immobilisa d’un arm-lock. Il hurla de surprise et de douleur. Ce son et le choc firent reculer les autres en bloc comme s’ils avaient été repoussés par une vague. Le gamin se débattait inutilement dans la prise impitoyable du soldat. Celui-ci, exaspéré et incertain, se tourna vers lui, quêtant un ordre ou une indication.
— Rassemblez vos amis et suivez-moi ! hurla-t-il désespérément aux garçons qui reculaient.
Le blond tourna les talons et partit au sprint.
— On ne les a pas convaincus, fit Thorne, le visage blême et tendu. Ça serait peut-être plus facile de les endormir tous et de les porter. On ne peut pas se permettre de perdre du temps ici. On n’a aucun soutien derrière nous.
— Non…
Quelqu’un l’appelait dans son casque. Il l’enfila en vitesse. Des voix affolées l’assaillirent aussitôt. Mais son canal privilégié rendait la voix profonde du sergent Taura plus présente.
— Monsieur, on a besoin de vous ici.
— Qu’y a-t-il ?
Sa réponse fut couverte par l’appel d’urgence de la femme sur la moto volante.
— Monsieur, il y a trois ou quatre personnes qui descendent par des balcons du bâtiment où vous vous trouvez. Et quatre gardes de la sécurité viennent vers vous par le nord.
Il farfouilla frénétiquement parmi les canaux jusqu’à ce qu’il trouve celui qui le mette en contact avec la moto volante.
— Il ne faut pas en perdre un seul !
— Comment dois-je les arrêter, monsieur ?
— Au neutralisateur, décida-t-il, affolé. Attendez ! Ne les neutralisez pas s’ils sont suspendus au balcon. Attendez qu’ils aient atteint le sol.
— Ça risque d’être difficile d’attendre.
— Faites de votre mieux. (Il la coupa et se rebrancha sur Taura.) Que voulez-vous, sergent ?
— Je veux que tu viennes parler à cette folle. Il n’y que toi qui puisses la convaincre.
— Nous ne… contrôlons pas encore la situation ici.
Thorne roula des yeux. Le garçon brun flanquait de grands coups de talon dans les tibias du Dendarii qui le maintenait. Thorne régla son neutralisateur sur la puissance minimale et toucha la nuque du gamin. Celui-ci eut une convulsion et parut se liquéfier debout mais il resta conscient, et, les yeux brillants et apeurés, se mit à pleurer.
Pris de couardise, il dit à Thorne :
— Rassemblez-les. Faites comme bon vous semble. Je vais aider le sergent Taura.
— Ben voyons, gronda Thorne avec une insubordination manifeste avant de se tourner vers ses hommes. Toi et toi de ce côté, vous deux de l’autre. Démolissez-moi ces portes…
Il battit ignominieusement en retraite au son du plastique qui fondait.
À l’étage supérieur, c’était plus calme. Il y avait moins de filles que de garçons, une disproportion qui existait déjà à son époque. Il s’en était souvent demandé la raison. Il enjamba le corps d’une garde corpulente et suivit son holocarte, projetée dans son casque, vers Taura.
Une douzaine de filles étaient assises en tailleur sur le sol, les mains nouées sur la nuque, sous la menace des neutralisateurs dendariis. Leur tunique et leur short, par ailleurs identiques à ceux des garçons, étaient en soie rose. Elles semblaient effrayées mais, au moins, elles étaient silencieuses. Il pénétra dans une chambre à coucher pour trouver Taura et deux commandos face à une grande femme-enfant de type eurasien. Celle-ci était assise sur une comconsole, les bras croisés belliqueusement. À la place du plateau de projection, il y avait un grand trou fumant.
L’Eurasienne se tourna vers lui à son entrée puis revint vers Taura comme s’il était une quantité négligeable.
— Milady, quel cirque ! s’exclama-t-elle avec mépris.
— Elle refuse de bouger, dit Taura avec une étrange inquiétude dans la voix.