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Il hocha brièvement la tête.

— Ma fille, tu es morte si tu restes ici. Tu es un clone. Ton corps va t’être volé par ton progéniteur. Ils vont t’enlever le cerveau et le détruire. Peut-être très bientôt.

— Je le sais parfaitement, répliqua-t-elle avec un immense mépris comme si elle avait affaire à un attardé mental.

Il en resta bouche bée.

— Quoi ?

— Je le sais. Je suis parfaitement en phase avec mon destin. C’est le désir de milady. Et je sers milady à la perfection.

Son menton se dressa, ses yeux s’illuminèrent d’une adoration insensée.

— Elle a réussi à appeler la Sécurité, annonça Taura en montrant la console fumante. Elle leur a fait une description de notre équipement et même une estimation de notre nombre.

— Vous ne m’éloignerez pas de milady, affirma la fille. Les gardes vous auront. Ils me sauveront. Je suis très importante.

Qu’est-ce qu’ils lui avaient fait ? Quel conditionnement dément avait-elle subi ? Et comment le démolir en moins de trente secondes ? Il respira un bon coup.

— Sergent, fit-il, endormez-la.

L’Eurasienne plongea mais les réflexes du sergent étaient foudroyants. Le rayon du neutralisateur la frappa entre les deux yeux en plein bond. Taura avait bondi elle aussi. Elle cueillit la tête de la fille avant qu’elle ne heurte le sol.

— On les a toutes ? demanda-t-il.

— Il y en a au moins deux qui se sont enfuies par l’escalier de secours avant qu’on le bloque, rapporta Taura, morose.

— Elles seront neutralisées si elles quittent le bâtiment, la rassura-t-il.

— Mais si elles se cachent ? Ça va nous prendre du temps pour les retrouver. (Ses yeux fauves glissèrent une fraction de seconde vers le côté de sa visière pour consulter le chrono de son casque.) On devrait déjà être en train de retourner à la navette.

— Encore une seconde.

Il trifouilla laborieusement parmi ses canaux pour joindre Thorne. Il entendit en arrière-plan quelqu’un hurler :

— Fils de pute ! Espèce de petit…

— Quoi ? aboya Thorne. Vous avez les filles ?

— On a dû en endormir une. Taura pourra la porter. Ecoute, tu as la liste ?

— Oui, on l’a dégotée dans la console du gardien… trente-huit garçons et seize filles. Il nous en manque quatre qui ont dû passer par le balcon. Phillipi en a eu trois mais elle n’a pas vu le quatrième. Et vous ?

— Le sergent Taura dit que deux filles ont emprunté l’escalier de secours. (Il leva les yeux pour regarder à travers sa visière dont les couleurs changeaient comme l’aube.) Le capitaine Thorne dit que nous devrions avoir seize corps ici.

Taura jeta un coup d’œil dans le corridor puis à l’Eurasienne inanimée.

— Il nous en manque encore une. Kesterton, fouillez cet étage, vérifiez sous les lits, les placards…

— Oui, sergent.

La femme se rua dehors.

Il la suivit. La voix de Thorne lui vrilla les oreilles.

— Bougez-vous là-haut ! On était censé nous tirer d’ici en vitesse. On n’a pas le temps d’organiser des battues !

— Attends, bon sang !

Dans la troisième chambre, Kesterton trouva ce qu’elle cherchait sous le lit.

— Ha ! La voilà, sergent !

Elle attrapa deux chevilles affolées et tira. Sa proie apparut à la lumière, une petite femme-enfant en rose. Elle sanglotait sans bruit, en proie à de pénibles hoquets. Elle possédait une superbe chevelure platine mais sa caractéristique la plus notable était un buste extraordinaire : d’énormes globes qui menaçaient de faire exploser le tissu de sa tunique. Agenouillée, les fesses sur les chevilles, elle tourna vaguement les paumes vers eux tandis que ses bras essayaient de contenir ces chairs trop lourdes comme si elle n’avait pas encore l’habitude de les sentir là.

Elle a dix ans, merde ! Elle en paraissait vingt. Une telle hypertrophie ne pouvait être naturelle. Le ou la cliente avait dû demander cette intervention de chirurgie esthétique avant de prendre possession du corps. Ce qui se comprenait : il valait mieux laisser le clone endurer les souffrances chirurgicales et métaboliques. Une taille mince, les hanches qui s’évasaient… une telle féminité exagérée ne pouvait avoir qu’une explication : un changement de sexe. Sa transplantation devait être programmée incessamment.

— Non, allez-vous-en, geignait-elle. Allez-vous-en, laissez-moi tranquille… maman va venir me chercher. Ma maman vient demain. Allez-vous-en, laissez-moi. Je vais retrouver ma maman…

Ses pleurs… et ses seins allaient le rendre cinglé, songea-t-il.

— Endormez-la, elle aussi, coassa-t-il.

Ils devraient la porter mais au moins ils ne l’entendraient plus.

La Dendarii semblait embarrassée et fascinée comme si la silhouette grotesque de la fille la gênait autant que lui.

— Pauvre petite poupée, chuchota-t-elle avant de mettre un terme à son tourment d’une légère décharge de neutralisateur…

La fille mollit et s’effondra sur place.

On l’appelait dans son casque. Il ne reconnut pas la voix du soldat avec certitude.

— Monsieur, on vient de repousser une équipe de pompiers bharaputrans au neutralisateur. Ça a marché. Ils n’avaient pas de protection. Mais les gens de la sécurité ne vont plus tarder. Ils envoient de nouvelles équipes avec de l’armement lourd. Plus question de faire joujou avec les neutralisateurs.

Il chercha le bon canal mais avant qu’il puisse répondre la voix de leur couverture aérienne s’éleva :

— Une équipe de Bharaputrans avec des armes lourdes est en train d’encercler votre bâtiment par le sud, monsieur. Vous devez vous tirer de là en vitesse. Ça va mal tourner.

Il repoussa la Dendarii portant la femme-poupée hors de la chambre.

— Sergent Taura, appela-t-il. Vous avez entendu ?

— Oui, monsieur. Fichons le camp d’ici.

Le sergent Taura jeta l’Eurasienne sur une de ses épaules et la blonde sur l’autre, apparemment nullement incommodée par leur poids. Ils firent avancer la troupe de jeunes filles vers l’escalier. Taura les avait placées en rang par deux, se tenant la main, les organisant mieux qu’il n’aurait su le faire. Les murmures des filles se transformèrent en exclamations outragées quand ils arrivèrent devant le dortoir des garçons.

— Nous n’avons pas le droit de venir ici, essaya de protester l’une d’entre elles en larmes. Nous allons avoir des ennuis.

Thorne avait fait neutraliser six garçons. La vingtaine d’autres était debout face au mur, bras tendus, jambes écartées, dans la posture caractéristique des prisonniers. Deux soldats énervés ne cessaient de brailler et de leur ordonner de rester en place. Certains clones paraissaient furieux, d’autres pleuraient mais tous étaient terrorisés.

Il contempla, découragé, la pile de corps inconscients.

— Comment allons-nous les porter ?

— Les clones s’en chargeront, fit Taura. Comme ça, on aura les mains libres et pas eux.

Elle posa gentiment son fardeau.

— Bien, fit Thorne en s’arrachant avec difficulté à la contemplation de la blonde platine. Worley, Kesterton, en…

Sa voix fut coupée par des grésillements assourdissants qui retentirent dans les deux casques de commandement.

C’était Phillipi, leur couverture aérienne.

— Fils de pute, la navette… faites gaffe, les gars, sur votre gauche… (D’autres grésillements.) Oh, putain de merde…

Puis le silence suivi par le bourdonnement d’un canal vide.

Il chercha frénétiquement un signal, n’importe quoi en provenance de son casque. Le localisateur fonctionnait encore, la situant au sol entre les deux bâtiments devant la cour où attendait la navette. Ses coordonnées médicales étaient plates, complètement plates. Morte ? Sûrement pas, il y aurait encore de l’activité cellulaire… Finalement, il réussit à obtenir la vision transmise par son casque : une contre-plongée sur le brouillard nocturne. Phillipi avait perdu son casque. Qu’avait-elle perdu d’autre, il ne pouvait le dire.