Il examina une vue de la situation en bas, du moins telle qu’elle était comprise pour le moment par les ordinateurs de combat du Peregrine. Les environs immédiats du complexe médical étaient visibles même de leur position sur orbite mais il ne possédait pas autant de détails qu’il l’aurait voulu sur l’intérieur des bâtiments… une attaque frontale serait très risquée. Trop. Il fallait négocier, payer… Il grimaça : cela allait coûter très cher. Bel Thorne, Mark, l’escadron vert et une cinquantaine d’otages bharaputrans étaient coincés dans un bâtiment, bien loin de leur navette endommagée. Le pilote était mort, trois soldats blessés. Voilà qui coûterait son poste à Bel, se jura Miles.
L’aube allait bientôt se lever. Les Bharaputrans avaient évacué tous les civils du complexe, Dieu merci, mais ils avaient aussi dépêché sur place d’importantes forces de sécurité et du matériel lourd. Seule la peur d’endommager leurs chers clones les retenait de perpétrer un massacre. Il n’était pas en position de force pour négocier. Du calme.
Quinn, sans se retourner, lui adressa un signe. Prépare-toi. Il vérifia son apparence. Il portait un uniforme emprunté à la plus petite personne à bord, une femme d’un mètre cinquante du service mécanique, et qui était encore trop grand pour lui. Il n’arborait que la moitié de ses insignes. Ce qui lui donnait un air négligé. Peu de chance pour que cela impressionne son interlocuteur. Il comptait sur l’adrénaline et sa rage contenue pour se donner un peu plus d’envergure. Sans les bio-puces implantées dans ses nerfs, ses vieux ulcères lui auraient déjà perforé l’estomac. Il brancha sa comconsole sur la fréquence de Quinn.
Avec une étincelle, un visage apparut sur le plateau du vid. Les cheveux noirs tirés en arrière et maintenus en un chignon serré par un anneau d’or soulignaient la puissance des traits. Il portait une tunique en soie couleur bronze et aucun autre bijou. La peau sombre, on lui donnait la quarantaine. Les apparences étaient trompeuses. Il fallait bien plus d’une seule vie pour se frayer un chemin au sommet d’une maison jacksonienne. Vasa Luigi, baron Bharaputra, occupait le corps d’un clone depuis au moins une vingtaine d’années. Et il en prenait visiblement grand soin. Une transplantation de cerveau le mettrait dans une position extrêmement vulnérable. Son pouvoir était convoité par trop d’impitoyables subordonnés.
— Ici, Bharaputra.
Sans plus de détails. Oui, sans aucun doute, l’homme et la maison ne faisaient qu’un.
— Ici Naismith, dit Miles. Commandant en chef de la Flotte des Mercenaires libres Dendariis.
— Visiblement pas complètement, fit sèchement Vasa Luigi.
Miles serra les dents.
— Exact. Vous comprenez donc que je n’ai nullement autorisé ce raid ?
— Je comprends que vous le prétendez. Personnellement, je ne serais pas aussi pressé d’annoncer mon manque d’autorité sur mes hommes.
Il te provoque. Du calme.
— Nous devons établir les faits. J’ignore encore si le capitaine Thorne s’est laissé suborner ou bien s’il a simplement été trompé par mon clone. Quoi qu’il en soit, c’est votre propre création, pour quelques raisons sentimentales, qui a tenté de se venger de vous. Je ne suis qu’un témoin innocent qui essaye d’arranger les choses.
Le baron Bharaputra cligna des yeux, comme un lézard.
— Vous êtes une curiosité. Nous ne vous avons pas créé. D’où sortez-vous ?
— Cela importe-t-il ?
— Ça se pourrait.
— Dans ce cas, ce renseignement ne sera pas gratuit. Il est à vendre ou à échanger.
C’était de la bonne étiquette jacksonienne. Le baron hocha la tête, nullement offensé. Un marché était en vue, même si les deux parties étaient loin d’être à égalité. Bien.
Mais le baron n’insista pas sur les origines de Miles.
— Que voulez-vous de moi, amiral ?
— Je souhaiterais vous aider. Je peux, si on me laisse agir librement, retirer mes gens de cette malheureuse situation là en bas sans dommages supplémentaires pour Bharaputra, que ce soit en vies humaines ou en biens. Ce sera rapide et propre. Je serais même disposé à verser des dommages et intérêts raisonnables pour les dégâts déjà causés.
— Je n’ai pas demandé votre aide, amiral.
— Vous le ferez si vous n’avez pas envie que cela vous revienne très cher.
Vasa Luigi ferma à demi les yeux.
— Est-ce une menace ?
Miles haussa les épaules.
— Plutôt le contraire. En nous entendant, nous éviterons que cela ne nous coûte très cher. Je préfère cette solution.
Le regard du baron flotta vers la droite vers quelque chose ou quelqu’un qui n’était pas dans le champ de l’holovid.
— Excusez-moi un instant, amiral.
Son visage fut remplacé par un signal d’attente.
Quinn se pencha vers lui.
— Tu penses qu’on pourra sauver quelques-uns de ces malheureux clones ?
Il se passa les doigts dans les cheveux.
— Bon sang, Elli, j’aurai déjà du mal à tirer nos hommes de là ! Ça m’étonnerait.
— Dommage. Maintenant qu’on est venu jusqu’ici…
— Ecoute, si j’avais envie de mener une croisade, il y en a un tas qui m’attendent tout près de chez moi. Je n’aurais pas besoin de traverser la moitié de la galaxie jusqu’à l’Ensemble de Jackson. Il y a bien plus que cinquante gosses qui sont massacrés chaque année au fin fond de la campagne sur Barrayar sous le simple prétexte qu’on les prend pour des mutants. Je ne peux pas me permettre d’être aussi… exalté que Mark. J’ignore où il a été chercher ces idées. Sûrement pas chez les Bharaputrans ou les Komarrans.
Quinn haussa les sourcils, hésita à parler, sourit sèchement puis se décida :
— C’est à Mark que je pensais. Tu n’arrêtes pas de dire que tu voudrais qu’il te fasse confiance.
— En lui faisant cadeau des clones ? J’aimerais pouvoir. Mais d’abord, je l’étranglerai de mes propres mains… juste après avoir pendu Bel Thorne. Mark est Mark, il ne me doit rien mais Bel aurait dû être plus prudent.
Il serrait les dents à s’en faire mal. Les paroles de Quinn avaient suscité en lui des visions galopantes. Leurs deux navires, avec tous les clones à leur bord, s’éjectant triomphalement de l’Ensemble de Jackson… Mark, admiratif, balbutiant de gratitude… Il les ramenait tous à la maison, chez Mère… Folie. Infaisable. S’il avait lui-même préparé cette opération du début à la fin, ils auraient peut-être eu une chance de réussir. Une étincelle jaillit à nouveau sur le plateau. D’un geste, il ordonna à Quinn de s’écarter. Vasa Luigi réapparut.
— Amiral Naismith, fit-il en hochant la tête. J’ai pris la décision de vous autoriser à donner l’ordre à votre équipage rebelle de se rendre à mes forces de sécurité.
— Je ne voudrais pas importuner davantage vos hommes, baron. Ils n’ont pas dormi de la nuit. Ils sont fatigués et énervés. J’irai moi-même chercher mes hommes.
— Ce ne sera pas possible. Mais je me porte garant de leurs vies. Les amendes individuelles pour leurs actes criminels seront fixées plus tard.
Des rançons. Miles ravala sa rage.
— Cette solution est… envisageable. Mais les amendes doivent être déterminées dès maintenant.
— Vous n’êtes pas vraiment en position de poser vos conditions, amiral.