— Je souhaite simplement éviter les malentendus, baron.
Vasa Luigi serra les lèvres.
— Très bien. Pour les soldats, dix mille dollars de Beta chacun. Pour les officiers, vingt-cinq mille. Pour votre capitaine hermaphrodite, cinquante mille, à moins que vous ne souhaitiez que nous ne vous en débarrassions nous-mêmes… Non ? Quant à votre clone, je ne vois pas à quoi il pourrait vous servir, aussi le garderons-nous en détention. En échange, je vous fais grâce des dégâts matériels.
Le baron hocha la tête, visiblement satisfait de sa grande générosité.
Ce qui faisait un total proche d’un quart de million. Miles réprima une grimace. Bon, c’était trouvable.
— Mais le clone m’intéresse. À quel… prix le céderiez-vous ?
— En quoi peut-il vous intéresser ? s’étonna Vasa Luigi.
Miles haussa les épaules.
— C’est évident, il me semble. Mon métier est plein d’imprévus. Je suis le seul survivant de ma série. Celui que j’appelle Mark a été une surprise aussi grande pour moi que je l’ai été pour lui. Nous ignorions tous les deux qu’il existait un autre projet de clonage. Où pourrais-je trouver une… banque d’organes aussi parfaite et facile à utiliser ?
Vasa Luigi ouvrit les bras.
— Nous pourrions vous le garder en parfaite sécurité.
— Si jamais j’en ai besoin, ce sera en toute urgence. De plus, j’aurai alors tout lieu de redouter une hausse soudaine des tarifs. Enfin, un accident est toujours possible. Regardez ce qui est arrivé au pauvre clone du baron Fell qui était sous votre garde.
La température dégringola de vingt degrés. Miles se dit qu’il aurait mieux fait de tenir sa langue. Le baron l’examinait, sinon avec plus de respect, mais avec une suspicion accrue.
— Si vous avez besoin d’un clone, amiral, c’est ici, et seulement ici, qu’on peut vous en fabriquer un. Mais ce clone-ci n’est pas à vendre.
— Ce clone ne vous appartient pas, rétorqua Miles trop vite.
Il se força à se calmer, à enfouir tout au fond de lui ses pensées réelles, afin de négocier avec le baron Bharaputra sans se mettre à vomir.
— D’ailleurs, reprit-il, il y a ce délai de dix ans avant d’obtenir un clone « adulte ». Ce n’est pas la mort de vieillesse que je crains mais un accident. (Une pause et un effort héroïque pour ajouter :) Vous pouvez nous facturer les dommages matériels, bien sûr.
— Je peux faire exactement ce qu’il me plaît, amiral, remarqua froidement le baron.
N’en mets pas ta tête à couper, espèce de salopard Jacksonien.
— Pourquoi tenez-vous tant à garder ce clone, baron ? Après tout, vous pouvez vous en fabriquer un quand ça vous chante.
— Ce ne serait pas si simple. Ses dossiers médicaux révèlent qu’il a été très difficile à obtenir.
Vasa Luigi se tapota le nez et sourit sans humour.
— Auriez-vous en tête de le punir ? s’enquit Miles. D’en faire un exemple ?
— C’est sûrement ce qu’il pensera.
Ainsi, il avait un plan pour Mark.
— Vous n’auriez pas idée de vous en prendre à notre progéniteur barrayaran ? Un tel complot a déjà échoué. Ils connaissent notre existence à tous les deux.
— Je l’admets, ses liens avec Barrayar m’intéressent. Vos liens avec Barrayar m’intéressent aussi. Il est évident, si on considère le nom que vous avez choisi, que vous connaissez vos origines. Quelles sont exactement vos relations avec Barrayar, amiral ?
— Exactement ? Elles sont délicates. Ils me tolèrent et je leur rends service de temps à autre. En me faisant payer. En dehors de cela, nous nous évitons mutuellement. La Sécurité Impériale de Barrayar a le bras long, plus long même que la maison Bharaputra. Vous n’auriez aucun intérêt à vous attirer leur mauvaise grâce, croyez-moi.
Vasa Luigi haussa les sourcils, poliment sceptique.
— Un progéniteur et deux clones… trois frères identiques. Et tous aussi petits. À vous trois, vous faites presque un homme entier.
Une provocation. Le baron cherchait quelque chose, un renseignement, sûrement.
— Trois mais sûrement pas identiques, dit Miles. Le lord Vorkosigan original est un idiot patenté, j’en suis certain. Quant à Mark, il vient de vous démontrer ses limites. Je suis le modèle amélioré. Mes créateurs me destinaient à de plus hautes fonctions mais ils ont trop bien fait leur boulot et j’ai décidé de voler de mes propres ailes. Ce qu’aucun de mes deux frères ne semble être en mesure de faire.
— J’aimerais parler avec vos créateurs.
— J’aimerais que cela soit possible. Ils sont décédés.
Le baron lui offrit un sourire glacial.
— Vous êtes un petit malin, pas vrai ?
Miles sourit à son tour sans répondre.
Le baron se renfonça dans son siège.
— Je maintiens mon offre. Le clone n’est pas à vendre. Mais, toutes les trente minutes, les amendes doubleront. Je vous conseille donc d’accepter rapidement le marché, amiral. Vous n’en obtiendrez pas de meilleur.
— Je dois consulter le comptable de la Flotte, temporisa Miles. Je vous rappelle très bientôt.
— Je n’en doute pas, murmura Vasa Luigi, l’air satisfait.
Miles coupa la communication.
— Mais le comptable n’est pas ici, remarqua Quinn.
Exact. Le lieutenant Bone était avec Baz et le reste de la flotte dendarii.
— Je… n’aime pas le marché du baron Bharaputra.
— La SecImp ne pourra-t-elle pas porter secours à Mark, plus tard ?
— Je suis la SecImp.
Quinn pouvait difficilement le désapprouver. Elle ne dit rien.
— Je veux mon armure spatiale, grogna-t-il d’une voix haut perchée.
— C’est Mark qui l’a.
— Je sais. Ma demi-armure. Mon casque de commande.
— Mark les a aussi.
— Je sais. (Sa main s’abattit violemment sur le bras de son siège. Le bruit fit grimacer Quinn.) Un casque de chef d’escadron, alors !
— Pour quoi faire ? Pas de croisades ici, tu l’as dit toi-même.
— J’ai changé d’avis. (Il bondit.) On y va.
Les ceintures de sécurité lui mordirent le corps quand la navette se détacha des flancs du Peregrine. Miles jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule du pilote pour examiner la courbe de la planète et vérifier la présence des deux chasseurs qui leur servaient de couverture. Ils étaient suivis par une autre navette : l’autre moitié de leur attaque en deux temps. La diversion. Les Bharaputrans s’y laisseraient-ils prendre ? Ça vaudrait mieux pour toi. Il s’intéressa à nouveau aux informations fournies par son casque de commande.
Finalement, il ne portait pas celui d’un chef d’escadron. Elena Bothari-Jesek lui avait prêté le sien, celui d’un capitaine, puisqu’elle restait à bord de la salle de tactique du Peregrine. Ramène-le-moi intact, bon sang, lui avait-elle dit, le visage blême d’angoisse. Pratiquement tout ce qu’il portait avait été emprunté : la trop grande combinaison de protection anti-brise-nerfs qu’il avait dû replier aux poignets et aux chevilles et qui tenait grâce à des bandes adhésives. Quinn avait insisté pour qu’il la mette. Redoutant les brise-nerfs par-dessus tout, il n’avait pas discuté. Son treillis tenait de la même manière. Les lanières de son miroir à plasma le sanglaient assez bien. Deux paires d’épaisses chaussettes empêchaient ses bottes de trop glisser. Tout cela était très gênant mais il avait d’autres sujets de préoccupation plus importants : comment monter une telle opération en moins de trente minutes.