Sa plus grande inquiétude concernait l’endroit où ils atterriraient. Il aurait préféré qu’ils se posent sur le bâtiment qui abritait Thorne mais le pilote de la navette craignait que celui-ci ne s’effondre sous le poids. De toute manière le toit était en pente. L’autre site le plus proche était occupé par les débris de la navette de l’Ariel. Leur troisième choix allait les obliger à une longue marche, surtout au retour quand la sécurité bharaputrane aurait eu le temps de se réorganiser. Il espérait que le sergent Kimura et l’escadron jaune dans la deuxième navette leur fourniraient une diversion appréciable. Faites bien gaffe à votre navette, Kimura. C’est notre unique renfort maintenant. J’aurais dû amener toute la foutue flotte.
Il ignora les cris et les craquements de sa propre navette qui décélérait brutalement en pénétrant dans l’atmosphère. C’était un excellent plongeon mais rien n’allait assez vite pour lui. Il examina les données de son casque. Les deux engins bharaputrans surveillant le vaisseau avaient été surpris. Ils gâchèrent quelques salves inutiles contre le Peregrine, se tournèrent d’abord vers Kimura avant de se lancer à leur poursuite. La première navette bharaputrane fut pulvérisée immédiatement et Miles murmura une citation dans son casque pour leur pilote. L’autre Bharaputran, inquiet, battit en retraite pour attendre des renforts. Bon, cela avait été facile. Mais le voyage de retour allait être nettement plus rigolo. Il sentait déjà l’adrénaline gonfler ses veines, plus étrange et plus douce qu’une drogue. Cet état durerait plusieurs heures et disparaîtrait brutalement, le laissant complètement vidé. Cela en valait-il la peine ? Oui, si on gagne.
On gagnera.
Tandis qu’ils contournaient la planète pour rejoindre le complexe, il essaya à nouveau d’entrer en contact avec Thorne. Les Bharaputrans brouillaient les communications. Il essaya de passer tout bêtement par le réseau commercial mais sans succès. Bah, une fois sur place, il pourrait le joindre. Il examina soigneusement un holovid du complexe médical. Décidément, ils atterrissaient trop loin.
La folle décélération prit fin. Des bâtiments s’élevèrent autour d’eux – idéal pour des snipers – et la navette heurta le sol. Quinn, qui se démenait avec le réseau de communication depuis un bon moment, leva la tête et annonça simplement :
— J’ai Thorne. Essaye 6-2-J. En audio seulement, pas de vid pour le moment.
Il se brancha en un clin d’œil.
— Bel ? Nous sommes en bas. On vient vous chercher. Préparez-vous à sortir. Il y a encore des survivants parmi vous ?
Il n’eut pas besoin de la voir pour sentir la grimace de Bel mais, au moins, celui-ci ne perdit pas une seconde en excuses inutiles.
— Deux blessés à transporter. Phillipi est morte il y a à peu près quinze minutes. Nous avons mis sa tête dans de la glace. Si vous avez une cryochambre portable, on devrait pouvoir la sauver.
— On en a une mais on n’aura pas de temps à perdre. Commencez à la préparer dès maintenant. On arrive aussi vite que possible.
Un signe vers Quinn et ils se levèrent en même temps pour gagner la sortie. Il ordonna au pilote de sceller la porte derrière eux.
Quinn informa le médic de ce qui l’attendait, et une bonne moitié de l’escadron orange se répandit autour de la navette pour la protéger. Deux aérocars s’élevèrent en même temps pour débarrasser les toits environnants d’éventuels snipers et les remplacer par des Dendariis. Dès qu’ils annoncèrent que la voie était libre, Miles et Quinn descendirent la rampe à la suite de l’escadron bleu dans l’aube froide et humide. Ils laissaient suffisamment d’hommes derrière eux pour empêcher les Bharaputrans de détruire à nouveau leur navette.
La rosée du matin s’accrochait aux flancs brûlants de la navette. Le ciel avait une teinte gris perle mais les bâtiments du centre médical n’émergeaient pas encore de l’ombre. Une moto volante s’éleva, deux soldats s’élancèrent en avant-garde au pas de course bientôt suivis par l’escadron bleu. Pompant rageusement sur ses petites jambes, Miles s’efforçait de rester à hauteur. Pas question que quiconque ralentisse le pas pour l’attendre. Personne n’en eut besoin. Haletant, il grogna de satisfaction. L’écho de quelques détonations lui apprit que l’escadron orange était déjà au travail.
Ils se glissèrent le long d’un bâtiment, puis d’un deuxième et d’un troisième, procédant par des sauts de crapaud : une moitié des hommes avançait puis couvrait l’autre moitié et ainsi de suite. C’était beaucoup trop facile. Miles songea à ces fleurs carnivores dont les épines se dissimulent à l’intérieur. Pénétrer ici était assez simple, surtout pour une puce comme lui. Sortir serait une autre histoire…
Il fut donc presque soulagé quand la première grenade sonique explosa. Les Bharaputrans ne gardaient pas tout pour le dessert. L’explosion s’était produite derrière un ou deux bâtiments et son écho se propageait étrangement jusqu’à eux. Miles manipula son casque de commande pour suivre de façon quasi subliminale le combat qui avait lieu là-bas. L’escadron orange rôtissait un nid de défenseurs bharaputrans. Il grimaça : ce n’étaient pas les gardes que ses hommes faisaient frire qui l’inquiétaient ; c’étaient ceux qu’ils n’apercevaient pas encore… Il se demanda si l’ennemi disposait d’autres armes à projectiles en dehors des grenades soniques en étant froidement conscient des éléments manquants dans sa demi-armure d’emprunt. Quinn avait tenté de le forcer de prendre sa plaque de torse mais il l’avait convaincue qu’avec un machin aussi grand pendant comme un bavoir de bébé sur sa poitrine il deviendrait cinglé. Pas plus que d’habitude, l’avait-il cru entendre marmonner. De toute manière, il n’avait aucune intention de mener une charge de cavalerie au cours de cette petite promenade.
Au détour du dernier bâtiment, il cligna de l’œil pour chasser le flux d’informations qui le distrayait. Ils effrayèrent trois ou quatre Bharaputrans et approchèrent de la crèche. On aurait dit un hôtel. Des portes en verre fondues menaient dans un hall où des soldats vêtus de gris avaient pris position derrière des abris de fortune : portes en métal arrachées de leurs gonds, etc. Après un bref échange de signes de reconnaissance, ils furent à l’intérieur. La moitié de l’escadron bleu s’éparpilla immédiatement dans le bâtiment pour renforcer leurs camarades épuisés de l’escadron vert. L’autre moitié resta avec Miles.
Le médic hala la palette flottante contenant la cryochambre portable à travers les portes et fut immédiatement conduit dans une pièce à l’écart. Intelligemment, ils avaient effectué la préparation de Phillipi hors de la vue des clones. La première étape consistait à vider autant que possible le patient de son sang. Dans ces conditions de combat, pas question de le récupérer et de le stocker : c’était une opération grossière, nécessaire et parfaitement dégoûtante. Un spectacle à éviter pour un cardiaque ou un esprit mal préparé.
— Amiral, fit une calme voix d’alto.
Il pivota pour se retrouver face à Bel Thorne. Les traits de l’hermaphrodite étaient d’un gris à peine plus pâle que la capuche de son uniforme qui lui enserrait le visage. Miles n’aima pas ce qu’il lut sur ce visage. La défaite. Ils n’échangèrent pas un seul mot de blâme ou de défense. Ils n’en avaient pas besoin. Ils savaient exactement à quoi s’en tenir l’un et l’autre.
À ses côtés, se trouvait un autre soldat. Le sommet de son casque – mon casque – n’arrivait même pas à l’épaule de Bel. Il avait à moitié oublié à quoi ressemblait Mark. Je suis vraiment comme ça ?