— Dedans ! rugit-elle.
C’était une bonne initiative, décida Miles : grâce à elle, ils avaient tous le même but. À condition qu’ils ne s’arrêtent pas dans le bâtiment. S’ils se faisaient clouer là-dedans, il n’y avait plus de grand frère pour venir à leur secours.
— Allez-y ! fit-il. Mais ne vous arrêtez pas ! Il faut traverser jusqu’à l’autre côté !
Elle hocha la tête en signe de compréhension tandis que les gosses se ruaient vers ce qui leur paraissait sûrement un abri. Aux yeux de Miles, cela ressemblait plutôt à un piège. Mais ils devaient rester ensemble. Mieux valait être cloués au sol que cloués au sol et dispersés. Il suivit la petite troupe. Deux soldats se postèrent en arrière-garde. Ils ouvrirent le feu vers le toit voisin. L’un d’entre eux eut de la chance et atteignit un Bharaputran qui avait eu l’imprudence de se relever. Son écran absorba l’arc à plasma mais l’homme perdit l’équilibre et passa par-dessus le rebord du toit avec un hurlement. Miles essaya de ne pas entendre le bruit de son corps s’écrasant sur le béton. Le hurlement s’arrêta net.
Miles se rua dans l’immeuble pour se retrouver nez à nez avec Thorne qui l’attendait anxieusement.
— Je reste à l’arrière, proposa-t-il.
Espérait-il mourir en héros afin d’éviter la cour martiale ? Pendant un bref instant, Miles eut envie de le laisser faire. C’était un truc de Vor. Les vieux Vors pouvaient être assez cons parfois.
— Tu vas ramener ces clones jusqu’à la navette, aboya Miles, et finir le boulot que tu as commencé. Si ça doit nous coûter aussi cher, qu’au moins on ait ce pour quoi on paye.
Thorne serra les dents mais acquiesça. Ils se ruèrent tous les deux à la poursuite du groupe.
Une double porte s’ouvrit devant eux et ils se retrouvèrent dans une immense pièce au sol de béton qui occupait visiblement presque tout le bâtiment. Des travées peintes en rouge ou vert couraient le long du plafond. Il en pendait des câbles aux fonctions mystérieuses. Quelques rares lampes pâles brillaient, emplissant la pièce d’ombres multiples. Miles plissa les paupières et faillit baisser son viseur à infrarouge. Cela ressemblait à un hangar de montage, vide actuellement. Quinn et Mark hésitaient, les attendant, malgré le geste impatient de Miles leur faisant signe de continuer.
— Pourquoi vous arrêtez-vous ? aboya-t-il, furieux et inquiet.
Il s’arrêta devant eux.
— Attention ! hurla quelqu’un. Quinn fit volte-face, son arc à plasma au poing, cherchant une cible. La bouche de Mark dessina un "O"qui ressemblait ridiculement à sa capuche.
Miles vit le Bharaputran parce qu’ils se regardèrent droit dans les yeux pendant un instant. Ils étaient toute une escouade, cavalant sur les travées, à peine moins surpris que les Dendariis qu’ils pourchassaient. Le Bharaputran le tenait en joue avec une arme à projectiles. Le museau brilla.
Miles ne put évidemment voir le missile, pas même quand il lui pénétra dans la poitrine. Mais il vit sa poitrine s’ouvrir comme une fleur puis un bruit qu’il sentit mais n’entendit pas, enfin un coup de marteau qui le projeta en arrière. Des fleurs sombres s’épanouirent dans ses yeux, recouvrant tout et tous.’
Il fut stupéfait par l’incroyable intensité de ce qu’il ressentit durant le bref instant avant que son sang ne cesse d’irriguer son cerveau. La pièce tournoya autour de lui… une douleur au-delà de toute mesure… la rage et l’outrage… et un immense regret, infinitésimal en durée mais infini en profondeur. Attendez, je n’ai pas…
7
Mark se trouvait si près que l’explosion du projectile fut comme un silence lui comprimant les oreilles, oblitérant tout autre bruit. C’était arrivé trop vite pour comprendre, trop vite pour fermer les yeux et protéger son esprit contre ce qu’il voyait. Le petit homme qui gesticulait, leur ordonnant de fuir plus vite, fut rejeté en arrière comme un bout de chiffon gris, les bras écartés, le visage déformé. Quelque chose heurta Mark avec force : du sang et des lambeaux d’os et de chairs. Tout le côté gauche de Quinn était écarlate.
Ainsi, tu n’es pas parfait, fut sa première pensée absurde. Cette soudaine et absolue vulnérabilité le choqua effroyablement. Je ne pensais pas que tu pouvais être blessé. Bon sang je ne pensais pas que tu pouvais…
Quinn hurlait, tout le monde reculait, seul lui restait immobile, paralysé dans son silence. Miles gisait sur le béton, la poitrine explosée, la bouche ouverte. C’est un homme mort. Il avait déjà vu un mort, il n’y avait aucun doute.
Quinn, folle furieuse, ouvrit le feu avec son arc sur les Bharaputrans, encore et encore, jusqu’à ce que des débris fondus du plafond commencent à leur tomber dessus et les menacent. Un Dendarii lui saisit le bras. De sa main libre, elle fit un geste vers les travées.
— Taura, occupe-toi d’eux !
Le sergent monstrueux expédia un crochet de rappel vers le plafond. Elle se hissa à l’accélération maximale, telle une araignée folle. Dans la semi-obscurité, Mark pouvait à peine suivre sa progression, tandis qu’elle bondissait à une vitesse inhumaine le long des travées. Les corps au cou brisé des Bharaputrans se mirent à pleuvoir autour d’eux. La belle technologie de leurs demi-armures ne pouvait rien contre ces énormes mains griffues. Ce bombardement atroce se poursuivit encore, un des Dendariis faillit se faire écraser par un cadavre.
Quinn ne semblait pas intéressée par les résultats de son ordre. Les mains tremblantes, elle s’agenouilla aux côtés de Miles. Soudain, les mains parurent se décider : elles plongèrent et enlevèrent le casque de commandement de Miles. Elle se débarrassa du sien et le remplaça par celui de Miles. Visiblement, le casque n’avait subi aucun dommage. Elle hurla des ordres aux hommes postés dehors, à la navette, puis à quelqu’un d’autre.
— Norwood, revenez ici, revenez ici. Oui, amenez-la. Tout de suite, Norwood ! (Elle quitta Miles des yeux un bref instant.) Taura, nettoie ce bâtiment !
Au-dessus d’eux, le sergent se mit à son tour à rugir des ordres.
Quinn dégaina un vibro-poignard et entreprit de trancher le treillis de Miles, coupant les courroies et le réseau de l’anti-brise-nerfs, écartant parfois un truc sanguinolent. Suivant son regard, Mark leva soudain les yeux pour voir le médic revenir avec son brancard flottant. Le champ anti-grav annulait le poids mais pas l’inertie de la lourde cryo-chambre. Il dut s’arc-bouter pour freiner son fardeau. Il baissa le brancard au niveau du sol près de son chef mort. Une demi-douzaine de clones suivait le médic tels des bébés canards, s’accrochant les uns aux autres, terrorisés.
Le médic contempla Miles et la cryo-chambre occupée.
— Capitaine Quinn, ça ne sert à rien. Ils ne tiendront pas à deux dedans.
Quinn se redressa, apparemment inconsciente des larmes qui ruisselaient sur son visage. Sa voix grinçait comme du gravier sous des semelles.
— Je m’en fous. Sortez-la.
— Quinn, je ne peux pas !
— C’est un ordre. Sous ma responsabilité.
— Quinn… aurait-il donné un ordre pareil ?
— Il vient juste de perdre sa capacité à donner des ordres. D’accord… (Elle respira un bon coup.) Je m’occupe d’elle. Vous, préparez-le.
Mâchoires serrées, le médic obéit. Il ouvrit une porte au bout du cylindre et en sortit tout un équipement. L’attirail était en désordre. Il avait déjà été utilisé une fois et hâtivement remballé.
Quinn tapa le code commandant l’ouverture de la chambre. Les charnières sautèrent, un panneau glissa. Elle se pencha, débranchant des choses que Mark ne pouvait voir. Ne souhaitait pas voir. Elle grimaça tandis qu’une peau gelée lui brûlait les doigts mais s’activa à nouveau. Grognant, elle souleva le corps nu, verdâtre d’une femme et le déposa à terre. C’était le soldat Phillipi, celle qui se trouvait sur la moto flottante. La patrouille de Thorne, bravant le feu bharaputran, avait fini par la trouver à deux bâtiments de son casque perdu. Le dos et les membres brisés, elle avait agonisé pendant plusieurs heures avant de mourir, malgré tous les efforts du médic de l’escadron vert. Quinn leva la tête et vit Mark qui la fixait. Elle avait le visage ravagé.