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–… D’accord.

Quinn se dressa et le toisa des pieds à la tête.

— Mais est-il simplement capable de jouer son rôle, maintenant ?

Bothari-Jesek suivit son regard.

— Pas dans cet état, non, ça semble évident. Qu’il se lave, qu’il mange et se repose. Nous verrons alors ce qui peut être fait.

— Le baron Fell ne nous accordera peut-être pas le temps de le chouchouter.

— Nous dirons au baron qu’il est sous la douche. Ce qui sera sans doute vrai.

Une douche. Manger. Il était affamé au point d’avoir le ventre dur, les muscles mous. Et il avait froid.

— Tout ce que je peux dire, fit Quinn, c’est qu’il est une très pâle imitation du vrai Miles Vorkosigan.

Oui, c’est exactement ce que j’ai essayé de vous dire.

Visiblement d’accord avec elle, Bothari-Jesek secoua la tête, exaspérée.

— Venez, lui dit-elle.

Elle l’accompagna dans une cabine d’officier, petite mais, Dieu merci, personnelle. La pièce était inutilisée, impersonnelle, propre, austère et l’air y sentait le rassis. Thorne devait être logé dans un endroit semblable.

— Je vais vous faire chercher des vêtements propres sur l’Ariel. Et de la nourriture aussi.

— La nourriture d’abord… s’il vous plaît.

— D’accord.

— Pourquoi êtes-vous si gentille avec moi ?

Sa propre voix lui semblait plaintive et suspicieuse. C’était bien ce qu’il craignait : il devait avoir l’air faible et paranoïaque.

Le visage aquilin de Bothari-Jesek se fit pensif.

— Je veux savoir… qui vous êtes. Ce que vous êtes.

Depuis qu’ils étaient seuls dans cette cabine, elle le vouvoyait à nouveau.

— Vous le savez déjà. Je suis un clone. Un clone fabriqué ici sur l’Ensemble de Jackson.

— Je ne parle pas de votre corps.

Il se voûta dans un geste de défense machinal tout en sachant que cela accentuait ses difformités.

— Vous êtes très fermé, observa-t-elle. Très solitaire. Cela ne ressemble pas du tout à Miles.

— C’est pas un homme, c’est une foule. Il se balade partout avec toute son armée. (Sans parler de son foutu harem.) J’imagine que ça lui plaît.

De façon inattendue, elle se mit à sourire. C’était la première fois qu’il la voyait sourire. Cela la transformait.

— Oui, ça doit lui plaire. (Le sourire s’effaça.) Ça devait lui plaire.

— Vous faites ça pour lui, n’est-ce pas ? Vous me traitez ainsi parce que vous pensez que c’est ce qu’il voudrait.

Pas à cause de lui mais toujours à cause de Miles et de sa maudite obsession pour son « frère ».

— En partie.

Et voilà.

— Mais surtout, reprit-elle, parce qu’un jour la comtesse Vorkosigan me demandera ce que j’ai fait pour son fils.

— Vous comptez l’échanger contre le baron Bharaputra, n’est-ce pas ?

Les yeux d’Elena s’assombrirent. Il n’aurait su dire s’ils étaient emplis de… pitié ou d’ironie.

— Mark… c’est de vous qu’il s’agit.

Elle tourna les talons et le laissa seul dans sa cabine verrouillée.

Il se doucha en utilisant l’eau la plus bouillante que pouvait fournir la petite cabine puis il resta de longues minutes dans le souffle d’air chaud du séchoir… jusqu’à ce que sa peau rougisse. Il cessa enfin de frissonner. Quand il émergea de la petite salle de bains, il s’aperçut qu’on lui avait apporté à manger et de quoi se vêtir. Il enfila des sous-vêtements : un T-shirt noir dendarii et un caleçon de son progéniteur qui lui arrivait aux genoux puis il attaqua son dîner. Il ne s’agissait pas cette fois-ci du menu de régime spécial Naismith mais du plateau de rations standard prêtes à consommer destinées à garder en forme un bon et solide soldat. C’était loin d’être un repas de gourmet mais, pour la première fois depuis des semaines, il avait assez à manger dans son assiette. Il dévora le tout comme si la fée improbable qui lui avait apporté tout cela risquait de revenir le lui enlever. L’estomac douloureux, il roula sur le lit et se coucha sur le côté. Il ne frissonnait plus de froid, il ne transpirait plus et se sentait moins faible. Pourtant, il avait l’impression que des vagues noires déferlaient sur lui.

Au moins, tu as sorti les clones de là.

Non. C’est Miles qui les a sortis de là.

Merde, merde et merde…

Ce semi-désastre n’était pas la glorieuse rédemption qu’il avait espérée. Mais qu’avait-il espéré au juste ? Malgré tous ses plans acharnés, il n’avait pas envisagé autre chose que de retourner sur Escobar avec l’Ariel. Sur Escobar, le sourire aux lèvres, avec les clones sous son aile. Il s’était vu face à un Miles enragé mais un Miles qui aurait dû accepter le fait accompli, qui aurait dû accepter sa victoire. Il s’était à moitié attendu qu’on l’arrête mais il se serait fait arrêter de bon cœur, en sifflotant. Qu’avait-il espéré ?

Etre enfin soulagé du remords d’être vivant ? De briser la vieille malédiction ? Aucun de ceux que tu connaissais là-bas n’a survécu… Voilà le motif auquel il avait cru obéir. Si jamais il avait cru quelque chose. Mais peut-être que ce n’était pas aussi simple. Il avait voulu se libérer de quelque chose… Au cours de ces deux dernières années, libéré de Ser Galen et des Komarrans grâce à Miles Vorkosigan – Miles qui lui avait aussi donné sa liberté un matin dans une rue de Londres –, il n’avait pas trouvé le bonheur auquel il avait rêvé tout au long de son esclavage parmi les terroristes. Miles n’avait brisé que les chaînes physiques qui le retenaient. Les autres, les chaînes invisibles qui comprimaient sa chair, étaient toujours là, en lui.

Qu’est-ce que tu t’imaginais ? Que si tu te montrais aussi héroïque que Miles, ils te traiteraient comme lui ? Qu’ils seraient obligés de t’aimer ?

Et qui étaient ces ils ? Les Dendariis ? Miles lui-même ? Ou bien, derrière Miles, ces ombres sinistres et fascinantes, le comte et la comtesse Vorkosigan ?

L’image qu’il avait des parents de Miles était brouillée, incertaine. Galen le fanatique les lui avait présentés : ses pires ennemis, des monstres, le Boucher de Komarr et sa femme virago. Pourtant, dans son souci de parfaire « l’éducation » de Mark, il les lui avait fait étudier, lui avait montré des documents inédits, leurs écrits, leurs discours publics, des vids privés. À l’évidence, les parents de Miles étaient des personnages complexes, sûrement pas des saints, mais sûrement pas non plus le sodomite baveux et sadique et la putain meurtrière que Galen maudissait en permanence dans sa paranoïa enragée. Sur les vids, le comte Aral Vorkosigan apparaissait comme un homme aux cheveux gris, lourdement charpenté avec des yeux intenses enfoncés dans un visage massif. Sa voix était riche, rauque et posée. La comtesse Cordélia Vorkosigan prenait beaucoup moins souvent la parole. C’était une femme de grande taille aux yeux gris, à la chevelure rousse, trop puissante pour qu’on la dise jolie. D’ailleurs, à strictement parler, elle n’était pas belle et pourtant, elle le paraissait.

Et voilà que Bothari-Jesek menaçait de le livrer à eux…

Il s’assit et alluma la lumière. Un rapide regard circulaire ne lui révéla rien avec quoi il pourrait se suicider. Pas d’armes ni de lames – les Dendariis l’avaient désarmé dès qu’il avait mis pied à bord. Rien à quoi il pouvait se pendre, ni corde, ni ceinture, ni crochet. Se faire bouillir dans la douche serait ridicule, la cabine était équipée d’un dispositif de sécurité : le capteur arrêterait immédiatement le jet si sa température dépassait les tolérances physiologiques. Il se recoucha.