L’image d’un petit homme hurlant des ordres dont la poitrine s’ouvrait comme une fleur pour pulvériser un jet carmin repassa devant ses yeux au ralenti. Il fut stupéfait de constater qu’il pleurait. Le choc, ce devait être le choc diagnostiqué par Bothari-Jesek. Je haïssais cette petite punaise quand elle était vivante. Pourquoi je pleure ? C’était absurde. Peut-être était-il en train de perdre la raison.
Deux nuits sans dormir l’avaient complètement abruti, il était pourtant incapable de trouver le sommeil à présent. Il somnolait, émergeant ou sombrant dans une mélasse cauchemardesque de rêves et de souvenirs récents. À moitié halluciné, il se vit sur un radeau en caoutchouc descendant une rivière de sang, luttant et écopant frénétiquement dans le torrent rouge. Si bien que quand Quinn vint le chercher à peine une heure plus tard, il en fut en fait soulagé.
9
— Quoi que vous fassiez, dit le capitaine Thorne, ne mentionnez pas le traitement de jouvence de Beta.
Mark fronça les sourcils.
— Quel traitement de jouvence de Beta ? Ça existe ?
— Non.
— Alors, pourquoi diable en parlerais-je ?
— Peu importe, ne le faites pas, c’est tout.
Mark serra les mâchoires, pivota sur sa chaise face au plateau du vid et régla la hauteur de son siège de façon que ses pieds soient posés à plat sur le sol. Des orteils aux cheveux, il était entièrement déguisé en Naismith. Quinn l’avait habillé comme une poupée ou comme un gamin attardé. Puis, Bothari-Jesek, Thorne et Quinn lui avaient bourré le crâne d’instructions parfois contradictoires sur la meilleure façon de jouer le rôle de Miles au cours de l’entretien à venir. Comme si je ne le savais pas. Les trois capitaines étaient à présent perchés sur des sièges hors de vue des coms de la console de la salle de tactique du Peregrine, prêts à lui souffler ses répliques grâce à un minuscule écouteur dissimulé dans son oreille. Et dire qu’il avait pris Galen pour un montreur de marionnettes. Son oreille le démangeait, il se gratta, ce qui lui valut un froncement de sourcils de Bothari-Jesek. Quinn n’avait jamais arrêté de lui faire la tête.
Elle portait toujours son treillis maculé de sang. Le fait d’avoir hérité du commandement dans cette débâcle ne lui avait pas permis de prendre le moindre repos. Thorne s’était lavé et changé – il avait revêtu l’uniforme gris réglementaire à bord – mais, à l’évidence, n’avait pas dormi lui non plus. Leurs deux visages étaient trop pâles dans l’ombre derrière la console, leurs traits trop marqués. En l’habillant, Quinn avait trouvé Mark trop mou, trop hébété à son goût et elle l’avait obligé à prendre un stimulant. Le résultat ne l’enchantait guère : il avait la tête trop claire, le regard trop aiguisé et le corps en miettes. Tous les contours et toutes les surfaces de la pièce lui apparaissaient avec une netteté surnaturelle. Les bruits et les voix lui sciaient les tympans, aigus et brouillés en même temps. Quinn en avait pris elle aussi, comprit-il, en la voyant grimacer quand un couinement s’éleva de la comconsole.
(Ça y est, à toi de jouer), lui dit-elle dans l’écouteur tandis que des étincelles se mettaient à danser sur le plateau. Tout le monde se tut. Les étincelles commencèrent à se ranger en bon ordre.
L’image du baron Fell se matérialisa. Lui aussi fronçait les sourcils. Georish Stauber, baron de la maison Fell, avait un aspect inhabituel pour un chef d’une grande maison jacksonienne car il avait gardé son corps originel. Le corps d’un vieil homme. Le baron était massif et rose. Son crâne dégarni brillait sous une couronne de cheveux blancs coupés court. Dans sa tunique de soie verte, il ressemblait à un elfe souffrant d’une insuffisance de la thyroïde. Mais le regard froid et pénétrant n’avait rien d’un elfe. Miles ne serait pas intimidé par la puissance d’un baron jacksonien, se rappela Mark. Il en fallait énormément plus que cela pour intimider Miles. Son père, le Boucher de Komarr, pouvait avaler les grandes maisons jacksoniennes au petit déjeuner.
Evidemment, il n’était pas Miles.
Et merde ! Je suis Miles pendant un quart d’heure.
— Ainsi, amiral, gronda le baron, nous nous retrouvons.
— Ainsi, oui.
Mark parvint à articuler cela d’une voix à peu près normale.
— Je vois que vous êtes toujours aussi présomptueux. Et toujours aussi mal informé.
— Toujours.
(Parle, bon Dieu), siffla la voix de Quinn dans son oreille.
Mark déglutit.
— Baron Fell, il n’était pas dans mes intentions de mêler la Station Fell à ce raid. Je suis aussi anxieux de décamper avec mes troupes que vous l’êtes de nous voir partir. C’est dans ce but que je requiers votre aide en tant qu’intermédiaire. Vous… n’ignorez pas, j’imagine, que nous avons kidnappé le baron Bharaputra ?
Un tic agita une des paupières de Fell.
— C’est ce qu’on m’a dit. Vous avez épuisé tous vos renforts, n’est-ce pas ?
Mark haussa les épaules.
— Croyez-vous ? La maison Fell a bien quelques comptes à régler avec la maison Bharaputra ?
— Pas exactement. La maison Fell était en train d’apurer ses comptes avec la maison Bharaputra. Ces derniers temps, nos petits différends devenaient de moins en moins profitables. Maintenant, me voilà soupçonné de complicité dans votre raid.
Ce qui ne semblait guère l’enchanter.
— Euh…
Sa réponse fut interrompue par un chuchotement de Thorne : (Dites-lui que Bharaputra est vivant et en bonne santé.)
— Le baron Bharaputra est vivant et en bonne santé. Et je suis tout à fait disposé à ce qu’il le demeure. En tant qu’intermédiaire, vous voilà donc idéalement placé pour prouver vos bonnes intentions à l’égard de la maison Bharaputra. Aidez-les à le récupérer. Je souhaite simplement l’échanger – intact – contre un certain objet puis nous disparaîtrons.
— Vous êtes optimiste, fit sèchement Fell.
Mark ne se laissa pas démonter.
— Un simple échange, avantageux pour tout le monde. Le baron contre mon clone…
(Frère), corrigèrent à l’unisson Thorne, Quinn et Bothari-Jesek dans l’écouteur.
–… Frère, poursuivit Mark, nerveux. (Il desserra les dents.) Malheureusement, mon… frère a été tué dans la mêlée. Heureusement, il a été congelé avec succès dans une de nos cryochambres d’urgence. Et… malheureusement, cette cryo-chambre a été abandonnée sur place. Un vivant contre un mort. Je ne vois pas la difficulté.
Le baron émit un rire qu’il étouffa par une toux. Mark eut l’impression d’entendre un chien aboyer. Les trois visages dendariis en face de lui étaient glacés et rigides.
— Votre visite là en bas a dû être très intéressante, amiral. Que voulez-vous faire d’un clone mort ?
(Frère), corrigea Quinn à nouveau. (Miles insiste toujours.)
(Oui), la soutint Thorne. (C’est à cause de ça que je me suis rendu compte pour la première fois que vous n’étiez pas Miles. J’ai dit que vous étiez un clone et vous ne m’avez pas égorgé.)
— Un frère, répéta Mark avec lassitude. Il n’a pas été blessé à la tête et le traitement de cryogénie a été entamé immédiatement. Il a de bonnes chances de revivre.
(Seulement si on le récupère), gronda Quinn.
— J’ai un frère, remarqua le baron Fell. Il ne m’inspire pas de tels sentiments.
Je suis exactement comme vous, baron.
Thorne se manifesta. (Il parle de son demi-frère, le baron Ryoval. En fait, les problèmes entre les maisons avaient démarré entre Fell et Ryoval. Bharaputra y a été mêlé plus tard.)