Je sais qui est Ryoval, eut envie de rétorquer Mark mais c’était impossible.
— En fait, poursuivait le baron Fell, mon frère sera tout excité d’apprendre votre présence ici. Vous l’avez terriblement affaibli lors de votre dernière visite. Depuis, il en est hélas réduit à des actions de petite envergure. Laissez-moi vous suggérer de surveiller vos arrières.
— Oh ? Les agents de Ryoval opèrent donc si librement sur la Station Fell ? ronronna Mark.
Thorne approuva. (Bien joué ! Exactement le style de Miles.)
Fell se raidit.
— Sûrement pas.
Thorne murmura. (Oui, rappelez-lui que vous l’avez aidé contre son frère.)
Qu’avait bien pu fabriquer Miles ici quatre ans auparavant ?
— Baron, je vous ai aidé contre votre frère. Aidez-moi avec le mien et nous serons quittes.
— Ça m’étonnerait. Les pommes de discorde que vous avez semées derrière vous à votre dernière visite nous restent encore en travers de la gorge à tous. Ceci dit… il est vrai que vous avez infligé à Ry une punition plus sévère que je n’aurais pu le faire. (Y avait-il une petite lueur d’approbation dans son regard ? Fell se massa le menton qui avait lui aussi la forme d’une pomme.) Voilà pourquoi je vais vous donner un jour pour régler votre affaire et partir.
— Vous servirez d’intermédiaire ?
— Oui. Ça me permettra de garder les deux parties à l’œil.
Mark donna la localisation approximative de la cryo-chambre, sa description et son numéro de série.
— Dites aux Bharaputrans que nous pensons qu’elle a pu être cachée ou camouflée d’une manière ou d’une autre. S’il vous plaît, insistez sur le fait que nous souhaitons la récupérer en bon état. Il en ira de même avec leur baron.
(Bien), l’encouragea Bothari-Jesek. (Qu’ils sachent qu’elle a trop de valeur pour être détruite sans qu’ils se doutent qu’ils pourraient nous soutirer une rançon.)
Fell pinçait ses lèvres.
— Amiral, vous êtes un homme brillant mais j’ai l’impression que vous ne vous rendez pas compte comment nous traitons nos affaires dans l’Ensemble de Jackson.
— Ce qui n’est pas votre cas, baron. Voilà pourquoi nous aimerions vous avoir de notre côté.
— Je ne suis pas de votre côté. Voilà une première chose que vous ne comprenez pas.
Mark hocha la tête, lentement. C’est ce qu’aurait fait Miles, pensait-il. L’attitude de Fell était bizarre. Vaguement hostile. Pourtant, on dirait qu’il me respecte.
Non. Il respectait Miles. Merde.
— Votre neutralité me suffira amplement.
Fell lui adressa un regard aigu.
— Et les autres clones ?
— Que voulez-vous dire ?
— La maison Bharaputra s’intéressera à eux.
— Ils n’entrent pas dans cette transaction. La vie de Vasa Luigi devrait largement leur suffire.
— Oui, le marché semble inégal. En quoi votre ex-clone a-t-il autant de valeur ?
Trois voix s’élevèrent en chœur. (Frère !) Mark extirpa l’écouteur de son oreille et le fracassa sur le plateau. Quinn faillit s’étrangler.
— Je ne puis échanger des bouts du baron Bharaputra, rétorqua Mark. Même si la tentation est de plus en plus grande.
Le baron Fell leva une grosse main apaisante.
— Du calme, amiral. Je doute qu’il soit nécessaire d’aller aussi loin.
— Je l’espère. (Mark tremblait.) Ce serait désolant si je devais le renvoyer chez lui sans son cerveau. Comme les clones.
Apparemment, le baron Fell fut pleinement convaincu de la sincérité de cette menace car il leva les deux mains.
— Je vais voir ce que je peux faire, amiral.
— Merci, murmura Mark.
Le baron hocha la tête. Son image se dissipa. Par un étrange effet de l’holovid ou bien du stimulant, les yeux semblèrent flotter dans l’air un peu plus longtemps. Mark resta figé jusqu’à ce qu’il soit certain qu’ils avaient disparu.
— Bon, fit Bothari-Jesek, visiblement surprise, vous vous êtes plutôt bien débrouillé.
Il ne prit pas la peine de répondre à ça.
— Intéressant, dit Thorne. Pourquoi Fell n’a-t-il pas exigé une commission ou un service ?
— Pouvons-nous lui faire confiance ? demanda Bothari-Jesek.
Quinn se passa l’index entre deux rangées de dents très blanches.
— Confiance, sûrement pas. Mais nous avons besoin de sa coopération pour utiliser le point de saut numéro Cinq. Nous ne devons pas l’offenser, en tout cas pas pour des questions d’argent. Je pensais que notre petite descente chez Bharaputra l’aurait ravi mais la situation stratégique semble avoir changé depuis notre dernière visite, Bel.
L’hermaphrodite soupira en signe d’acquiescement.
Quinn reprit la parole.
— Je veux que tu nous trouves le maximum d’informations sur ce qui se passe ici : relations entre les maisons, rapports de puissance, tout ce qui pourrait nous aider. Occupe-toi de Fell, Bharaputra, Ryoval et de tous ceux auxquels nous ne pensons pas encore. Il y a quelque chose dans cette histoire qui me rend complètement parano. Mais c’est peut-être les drogues que j’ai avalées. Et je suis trop crevée pour avoir les idées claires.
— Je vais voir ce que je peux faire, fit Thorne.
Dès que la porte se fut refermée derrière lui,
Bothari-Jesek se tourna vers Quinn.
— Tu as transmis un rapport sur tout ça à Barrayar ?
— Non.
— Rien du tout ?
— Non. Je ne tiens pas à envoyer ça même codé par les canaux commerciaux. Illyan possède sûrement des agents postés ici mais je ne les connais pas et je n’ai aucun moyen de les contacter. Miles aurait su… Et puis…
— Et puis ?
Bothari-Jesek haussa un sourcil.
— Et puis j’aimerais foutrement récupérer cette cryo-chambre avant.
— Pour la glisser sous la porte avec ton rapport ? Quinnie, il n’y a pas la place.
Pour se défendre, Quinn haussa une épaule.
Au bout d’un moment, Bothari-Jesek se porta à son secours.
— Je suis d’accord avec toi qu’il ne faut rien envoyer par le courrier jacksonien.
— D’après Illyan, il est infesté d’espions et pas seulement ceux des grandes maisons se surveillant l’une l’autre. De toute manière, en un jour, il n’y a rien que Barrayar puisse faire pour nous.
— Combien de temps… (Mark ravala sa salive.) Combien de temps vais-je devoir me faire passer pour Miles ?
— Je n’en sais rien ! répliqua Quinn brutalement avant de faire un effort pour se maîtriser. Un jour, une semaine, deux semaines… en tout cas, jusqu’à ce qu’on puisse te remettre ainsi que la cryo-chambre au Q. G. des affaires galactiques de la SecImp sur Komarr. À ce moment-là, ce ne sera plus mon affaire.
— Et vous vous imaginez que vous allez garder votre petit secret bien tranquillement ? s’enquit Mark, méprisant. Des douzaines de gens savent ce qui s’est vraiment passé.
— « On peut garder un secret à deux, si l’un des deux est mort », cita Quinn avec un rictus. Je n’en sais rien. Les Dendariis se tairont, ils ont de la discipline. Quant aux clones, ils sont interdits de communication. De toute manière, on sera tous coincés dans ce vaisseau jusqu’à Komarr. Après, on verra.
— Je veux voir mes… les… mes clones. Ce que vous avez fait d’eux, demanda soudain Mark.
Quinn était sur le point d’exploser mais Bothari-Jesek intervint.
— Je l’emmène en bas, Quinnie. Moi aussi, j’ai envie de jeter un coup d’œil à mes passagers.