Bothari-Jesek l’escorta personnellement de sa cabine-prison au sas auquel la navette Fell viendrait s’arrimer. Elle paraissait lasse et aussi froide qu’à l’ordinaire. À la différence de Quinn, elle ne critiqua guère la façon dont il avait boutonné son uniforme, se contentant de redresser son insigne sur son col. La veste était ample et assez longue pour dissimuler la morsure de la ceinture de son pantalon. Son ventre commençait à bourgeonner par-dessus. Il tira la veste vers le bas et suivit le capitaine du Peregrine à travers son navire.
— Pourquoi faut-il qu’on m’oblige à faire ceci ? demanda-t-il d’une voix plaintive.
— C’est notre dernière chance de prouver – de façon certaine – à Vasa Luigi que vous êtes Miles Naismith et que… ce qui se trouve dans la cryo-chambre n’est qu’un clone. Juste au cas où la cryo-chambre n’aurait pas quitté la planète et juste au cas où, par je ne sais quel hasard, Bharaputra la trouve avant nous.
Ils arrivèrent au sas en même temps qu’un couple de techs dendariis lourdement armés qui prirent position près du poste de contrôle d’arrimage. Le baron Bharaputra apparut peu après escorté par une Quinn circonspecte et deux gardes nerveux. Ceux-ci, décida Mark, n’étaient là que pour le décor. La réelle puissance, la réelle menace, les pièces les plus importantes de ce jeu d’échecs étaient le point de saut et les navires Fell. Il se les imagina flottant dans l’espace autour des vaisseaux dendariis. Echec. Bharaputra était-il un roi ? Mark avait l’impression d’être un pion qu’on essayait de faire passer pour un cavalier. Vasa Luigi ignorait les gardes, gardait un œil sur Quinn, la reine blanche, mais surveillait surtout la porte du sas.
Quinn salua Mark.
— Amiral.
Il lui rendit son salut.
— Capitaine.
Il adopta la posture de repos réglementaire comme s’il supervisait cette opération. Etait-il censé faire la conversation avec le baron ? Il préféra attendre que Vasa Luigi prenne la parole le premier. Mais celui-ci se contentait d’attendre, avec une patience agaçante.
Malgré leur infériorité en armement, les Dendariis étaient tout proches de leur salut. Dès le transfert terminé, le Peregrine et l’Ariel pourraient effectuer le saut, mettant ainsi les clones hors d’atteinte de la maison Bharaputra. Cela, au moins, Mark l’avait accompli, malgré toutes les erreurs commises et les pertes irréparables. Maigre victoire.
Enfin retentit le claquement des crochets de la navette se nouant au navire et le sifflement des tubes-Flex. Les Dendariis surveillèrent la dilatation du sas et attendirent. Sur le seuil, un homme arborant l’uniforme vert d’un capitaine de la maison Fell et flanqué de deux gardes tout aussi inutiles que les Dendariis, salua sèchement et déclina son identité et le nom de son vaisseau d’origine.
Il s’adressait à Mark en tant qu’officier du plus haut rang présent.
— Avec les compliments du baron Fell, monsieur, qui vous renvoie quelque chose que vous avez accidentellement oublié derrière vous.
Quinn blêmit d’espoir. Mark aurait juré que le cœur de la jeune femme avait cessé de battre. Le capitaine s’écarta. Mais ce ne fut pas la cryo-chambre tant désirée qui franchit le sas. Trois hommes et deux femmes apparurent. Un des hommes boitait et était soutenu par les deux autres. Ils avaient l’air furieux, gênés et abattus.
Les espions de Quinn. Le groupe de volontaires dendariis qu’elle avait envoyés enquêter sur Fell. Quinn rougit de dépit mais elle haussa le menton et dit d’une voix claire :
— Remerciez le baron Fell de cette délicate attention.
Le capitaine enregistra le message avec un hochement de tête et un sourire aigre.
— À tout de suite en salle de réunion, souffla Quinn à la petite bande.
Ils disparurent. Bothari-Jesek les accompagna.
Le capitaine reprit la parole.
— Nous sommes prêts à accueillir notre passager.
Pointilleux, il veillait à ne pas poser un pied à bord du Peregrine, restant de l’autre côté du sas. Tout aussi pointilleux, les gardes dendariis et Quinn se tenaient à l’écart du baron Bharaputra qui commença à avancer avec son arrogance habituelle.
— Monseigneur ! Attendez-moi !
Le cri avait retenti derrière eux. Mark, en se retournant, vit que le baron était aussi surpris que lui.
L’Eurasienne, les cheveux flottants, se ruait vers eux. Elle tenait par la main la petite clone à la chevelure platine. Elle se glissa comme une anguille entre les deux Dendariis qui eurent la présence d’esprit de ne pas dégainer leurs armes dans un moment aussi délicat mais ne furent pas assez prompts pour l’attraper. La petite blonde n’était pas aussi vive, ni athlétique. En déséquilibre, elle haletait, les yeux écarquillés de peur, un bras soutenant ses seins incroyables.
Mark la vit alors allongée sur une table d’opération. On l’avait délicatement scalpée. Il entendit le sifflement d’une scie chirurgicale qui attaquait les os, qui tranchait lentement le tissu cervical… il vit enfin le cerveau qu’on enlevait, l’esprit, la mémoire, la personne, telle une offrande faite à quelque sombre divinité par les mains gantées d’un monstre masqué…
Il la plaqua aux genoux. La main fine et délicate échappa à la poigne de la fille aux cheveux noirs et elle s’effondra. Elle se mit à hurler puis à pleurer et à le frapper, roulant sur elle-même. Terrifié à l’idée qu’elle risquait de lui échapper, il la chevaucha et la cloua au sol de tout son poids. Elle se tortilla« sous lui, sans grande efficacité, sans même songer à essayer de lui flanquer un coup de genou dans le bas-ventre.
— Arrête. Au nom du Ciel, arrête, je ne te veux aucun mal, marmonna-t-il près de son oreille dans une mèche de cheveux à l’odeur délicieuse.
Pendant ce temps, l’autre fille était parvenue à plonger à travers le sas. Troublé par son arrivée, le capitaine de la maison Fell réagit néanmoins très vite : il dégaina son brise-nerfs, empêchant les Dendariis de se lancer à sa poursuite.
— On ne bouge plus. Baron Bharaputra, que signifie ceci ?
— Monseigneur ! s’écria l’Eurasienne. Prenez-moi avec vous, s’il vous plaît ! Je veux être unie à ma dame. Il le faut !
— Reste de ce côté, lui conseilla calmement le baron. Ils ne peuvent pas te toucher là-bas.
— Vous croyez ça… commença Quinn en esquissant un pas en avant.
Le baron leva une main, les doigts à moitié pliés.
Ce n’était ni un poing ni une obscénité mais ce n’en était pas moins insultant.
— Capitaine Quinn, vous ne tenez sûrement pas à créer un incident maintenant qui retarderait votre départ, n’est-ce pas ? Il est clair que cette fille a fait son choix toute seule.
Quinn hésita.
— Non ! hurla Mark.
Il se releva aussi vite que possible, confia la blonde au plus costaud des Dendariis.
— Gardez-la.
Il passa devant le baron Bharaputra.
— Amiral ? fit celui-ci en haussant un sourcil ironique.
— Vous habitez un cadavre, gronda Mark. Ne m’adressez pas la parole.
Il se posta devant l’entrée du sas, face à la fille aux cheveux noirs, ne franchissant pas cette porte si minuscule, si importante…
— Ma fille… (Il ne connaissait pas son nom. Il ne savait pas quoi dire.) Ne pars pas. Tu n’y es pas obligée. Ils vont te tuer.
De plus en plus certaine de sa sécurité même si elle restait prudemment derrière le capitaine de la maison Fell, l’Eurasienne lui adressa un sourire triomphant et rejeta une mèche de cheveux lisses en arrière. Ses yeux brillaient.