— J’ai sauvé mon honneur. Toute seule. Ma dame est mon honneur. Tu n’as pas d’honneur. Porc ! Ma vie est une offrande… plus importante que tout ce que tu peux imaginer. Je suis une fleur sur son autel.
— Tu es complètement cinglée, fleur en pot, fut le commentaire de Quinn.
La fille leva le menton, ses lèvres s’amincirent.
— Baron, venez, ordonna-t-elle froidement.
Dans un geste théâtral, elle lui tendit la main.
Le baron Bharaputra haussa les épaules comme pour dire que voulez-vous ? et se dirigea vers le sas. Aucun Dendarii ne leva une arme. Quinn ne leur en avait pas donné l’ordre. Mark n’avait pas d’arme. Affolé, il se tourna vers elle.
— Quinn…
Elle haletait.
— Si on ne saute pas maintenant, on risque de tout perdre. Ne bouge pas.
Vasa Luigi s’arrêta sur le seuil, un pied dans le tube-flex, un pied sur le Peregrine et se tourna pour faire face à Mark.
— Au cas où vous vous le demanderiez, amiral… elle est la clone de mon épouse, susurra-t-il.
Il leva la main droite, se lécha l’index qu’il posa sur le front de Mark. C’était froid.
— Commençons les comptes, reprit-il. Une pour moi. Quarante-neuf pour vous. Si vous osez revenir ici un jour, je vous promets de rétablir ce score d’une telle façon que vous supplierez qu’on vous accorde la mort. (Il franchit le sas.) Bonjour, capitaine, merci pour votre patience…
Le diaphragme du sas se referma, étouffant le reste de ses salutations.
Le silence fut brisé par le désarrimage de la navette et les sanglots inutiles et désespérés de la clone blonde. Sur le front de Mark, un glaçon se coagulait. Il se le frotta d’un revers de manche.
Des pas assez lourds pour faire vibrer le corridor retentirent. Le sergent Taura apparut. Quand elle aperçut la petite clone, elle cria par-dessus son épaule :
— En voilà une autre ! Il n’en reste plus que deux.
Un nouveau soldat la rejoignit, le souffle court.
— Que s’est-il passé, Taura ? soupira Quinn.
— Cette fille, la meneuse. Celle qui est vraiment maligne, commença Taura sans jamais cesser de fouiller du regard les corridors alentour. Elle a raconté aux autres filles une histoire à la con comme quoi nous étions des marchands d’esclaves. Elle en a persuadé dix de tenter une sortie. Le garde en a neutralisé quatre, les sept autres se sont éparpillées dans le navire. On en a retrouvé quatre. Elles ne savaient pas quoi faire d’autre que se cacher. Mais je pense que la brune avait un plan cohérent : elle voulait atteindre les capsules personnelles juste avant qu’on fasse le saut. J’ai posté un garde devant chacune d’entre elles.
Quinn poussa un juron très cru.
— Bien pensé, sergent. Elle a dû renoncer en voyant vos gardes car elle est venue ici. Malheureusement, elle a débarqué en plein milieu du transfert de Bharaputra. Elle est partie avec lui. Nous avons pu arrêter l’autre avant qu’elle passe de l’autre côté. (Quinn hocha la tête vers la blonde qui pleurnichait encore.) Vous n’en avez plus qu’une à trouver.
Les yeux du sergent s’arrêtèrent sur le sas. Taura semblait abasourdie.
— Comment… comment avez-vous pu laisser faire ça, m’dame ?
Le visage de Quinn était totalement inexpressif.
— J’ai préféré ne pas déclencher la bagarre pour elle.
Les grosses mains griffues du sergent se crispèrent de stupéfaction mais aucune critique envers sa supérieure ne franchit ses énormes lèvres.
— On ferait bien de trouver la dernière, alors…
— Exactement, sergent. Vous quatre… (Quinn fit un geste vers les gardes inutiles désormais.)… Aidez-la. Faites-moi votre rapport en salle de conférence dès que vous aurez terminé, Taura.
Celle-ci opina, dispersa les gardes à travers les différents couloirs avant de se glisser dans le plus proche tube de descente. Ses narines frémissaient : on aurait dit qu’elle flairait la piste de sa proie.
Quinn tourna les talons, marmonnant.
— Je dois aller en salle de conférence. Voir ce qui s’est passé…
— Je… je vais la ramener dans ses quartiers, Quinn, proposa Mark en désignant la blonde.
Quinn le considéra d’un air incertain.
— S’il vous plaît, insista-t-il. Je voudrais le faire.
Elle contempla le sas par où avait disparu l’Eurasienne puis Mark à nouveau. Elle eut une étrange grimace.
— Vous savez… (Ce fut au tour de Mark de grimacer : elle le vouvoyait.) J’ai revisionné les enregistrements une ou deux fois depuis que nous avons quitté la Station Fell. Je… je n’ai pas eu l’occasion de vous le dire. Quand vous vous êtes placé devant moi au moment de monter à bord de la navette de Kimura, vous saviez à quel point votre écran était affaibli ?
— Non. Je veux dire, je savais que j’avais déjà reçu plusieurs décharges dans le tunnel.
— Si votre écran avait reçu une seule décharge supplémentaire, il se serait éteint. Deux et vous étiez cuit.
— Oh…
Elle le considéra en fronçant les sourcils, essayant visiblement de décider s’il avait été courageux ou simplement stupide.
— Je me suis dit que c’était intéressant. Que vous auriez voulu le savoir. (Elle hésita encore.) Quant à mon écran, il était mort. Donc si vous tenez vraiment à comparer votre score avec celui de Bharaputra, vous avez marqué cinquante points et pas quarante-neuf.
Que répondre à ça ? Finalement, Quinn soupira.
— D’accord. Vous pouvez la ramener. Si ça vous amuse.
L’air anxieux, elle s’en fut vers la salle de conférence.
Il se retourna pour prendre la blonde par le bras… très doucement. Elle sursauta. Ses immenses yeux bleus emplis de larmes clignèrent. Même s’il savait parfaitement – mieux que quiconque – dans quelle intention ses traits et sa silhouette avaient été sculptés, l’effet n’en restait pas moins saisissant : beauté et innocence, sensualité et peur mêlées qui exerçaient sur lui une attraction affolante. On lui donnait vingt ans, un âge qui correspondait parfaitement au sien. Elle était dans la plénitude de sa forme physique et ne le dépassait en taille que de quelques centimètres. Un scénariste généticien aurait pu la fabriquer pour jouer le rôle de l’héroïne dans son drame sauf qu’il n’y avait pas de drame, simplement un immense gâchis où il devait se contenter du statut de sous-héros minable. Pas de récompense pour lui, rien que des punitions.
— Quel est ton nom ? demanda-t-il avec une fausse gaieté.
Elle le dévisagea, méfiante.
— Maree.
Les clones n’avaient pas de nom de famille.
— C’est joli. Viens, Maree. Je vais te ramener à ton… euh, dortoir. Tu te sentiras mieux en te retrouvant parmi tes amies.
Elle n’eut pas d’autre choix que de l’accompagner.
— Le sergent Taura est très bien, tu sais. Elle veut vraiment prendre soin de vous. C’est juste que vous lui avez fait peur à vous enfuir comme ça. Elle avait peur que vous ne soyez blessées. Tu n’as pas vraiment peur du sergent, n’est-ce pas ?
Ses jolies lèvres se comprimèrent pour exprimer sa confusion.
— Je… ne sais pas.
Sa démarche avait quelque chose de délicat et d’incertain mais chacun de ses pas faisait, de façon très troublante, trembler ses seins contenus à grand-peine par sa tunique rose. On devrait lui offrir un traitement de diminution mais l’infirmerie du Peregrine ne disposait sans doute pas du matériel chirurgical adéquat. Et si son existence sur Bharaputra avait ressemblé un tant soit peu à ce qu’il avait enduré là-bas, elle devait éprouver une peur bleue de tout ce qui avait de près ou de loin rapport à une table d’opération. Après toutes les déformations corporelles qu’ils lui avaient infligées, la simple idée d’une intervention chirurgicale le terrorisait.