— Nous ne sommes pas des marchands d’esclaves, reprit-il, sincère. Nous vous emmenons… (Barrayar la brutale n’était pas un endroit très rassurant.)… à Komarr. Mais tu ne seras pas obligée de rester là-bas.
Il ne pouvait lui faire aucune promesse quant à son ultime destination. Aucune. Ici, il était un prisonnier tout comme elle.
Elle toussa et se frotta les yeux.
— Tu te sens bien ?
— Je voudrais un verre d’eau.
Après cette course et tous ces cris, sa voix était enrouée.
— Je vais t’en chercher un, offrit-il.
Sa propre cabine ne se trouvait qu’à un couloir de là. Il l’y conduisit.
La porte s’ouvrit quand il posa sa paume sur la serrure.
— Entre. Je n’ai pas encore eu l’occasion de parler avec toi. Si je l’avais fait… cette fille ne t’aurait peut-être pas trompée.
Il la guida à l’intérieur et la fit s’asseoir sur le lit. Elle tremblait légèrement. Lui aussi.
— Tu comprends qu’elle t’a trompée ? insista-t-il.
— Je… ne sais pas, amiral.
Il ricana avec amertume.
— Je ne suis pas l’amiral. Je suis un clone, comme toi. J’ai grandi sur Bharaputra à l’étage en dessous du tien.
Passant dans la salle de bains, il versa de l’eau dans un gobelet et le lui ramena. Il avait envie de se mettre à genoux pour le lui offrir.
— Il faut que tu comprennes… que tu comprennes qui tu es, ce qui t’est arrivé. Afin qu’on ne puisse plus jamais te tromper. Tu as beaucoup à apprendre, pour ta propre protection. (Avec un corps pareil, c’était évident.) Tu devras aller à l’école.
Elle avala l’eau.
— Veux pas aller à l’école, dit-elle dans le gobelet.
— Les Bharaputrans ne t’ont-ils pas fait suivre les programmes d’éducation virtuelle ? Quand j’y étais, c’était ce que je préférais. Plus que les jeux. Mais j’aimais bien les jeux aussi. Tu as joué au Zylec ?
Elle hocha la tête.
— C’était drôle, reprit-il. Mais l’histoire, les projections d’astronomie c’était encore mieux. Ça, c’étaient des programmes. Il y avait ce drôle de vieux bonhomme aux cheveux blancs dans ses habits du vingtième siècle : cette veste avec les pièces aux coudes… je me suis toujours demandé s’ils se sont basés sur une personne réelle.
— Je ne les ai jamais vus.
— Que faisais-tu toute la journée ?
— On bavardait toutes ensemble. On se coiffait. On nageait. Les surveillants nous faisaient faire de l’exercice tous les jours…
— Nous aussi.
–… jusqu’à ce qu’ils me mettent ça. (Elle toucha un de ses seins.) Après, ils voulaient juste que je nage.
C’était assez logique.
— Ta dernière sculpture corporelle est récente ?
— Il y a un mois à peu près. (Une pause.) Vous êtes vraiment certain… que ma mère n’allait pas venir me chercher ?
— Je suis navré. Tu n’as pas de mère. Moi non plus. C’est l’horreur qui serait venue te chercher. Une horreur inimaginable.
Sauf qu’il ne l’imaginait que trop bien.
Elle le dévisagea d’un air morose, ne tenant visiblement pas à abandonner si vite ses rêves d’avenir.
— Nous sommes tous beaux. Si tu es vraiment un clone, pourquoi n’es-tu pas beau, toi aussi ?
— Je suis heureux de constater que tu commences à réfléchir, fit-il prudemment. Mon corps a été sculpté de façon à être l’exacte réplique de mon progéniteur. Il était infirme.
— Mais si c’est vrai… tous ces trucs de transplantation de cerveau… pourquoi pas toi ?
— Je… on m’a fabriqué pour faire partie d’un complot. On avait besoin de moi vivant. Ce n’est que plus tard que j’ai appris la vérité, de façon certaine, à propos de Bharaputra.
Il s’assit à ses côtés sur le lit. Son odeur – avaient-ils induit génétiquement un subtil parfum dans ses cellules ? – était enivrante. Le souvenir de son corps doux se débattant sous le sien devant le sas le perturba. Il aurait pu se dissoudre dans ce corps.
— J’avais des amis… Et toi ?
Silencieuse, elle hocha la tête.
— Avant… Bien avant que je puisse faire quoi que ce soit pour eux, ils avaient disparu. Tous tués. Alors, c’est vous que j’ai sauvés à leur place.
Elle l’étudiait, dubitative. Il n’aurait su dire ce qu’elle pensait.
La cabine trembla et une vague de nausée qui ne devait rien à ses pulsions érotiques réprimées lui tordit l’estomac.
— Qu’est-ce que c’était ? hoqueta Maree, roulant de gros yeux.
Inconsciemment, elle lui avait saisi la main. Il eut l’impression qu’on la lui brûlait.
— Tout va bien. Et mieux que ça même. Tu viens d’effectuer ton premier saut dans un couloir galactique. (Il se voulait rassurant.) Nous sommes loin maintenant. Les Jacksoniens ne peuvent plus nous rattraper.
Voilà qui était rassurant. Il était persuadé que le baron Fell jouerait double jeu : qu’il les pulvériserait dans l’espace après avoir récupéré Vasa Luigi. C’était juste le délicieux petit malaise dû au saut.
— Tu es en sécurité. Nous sommes tous en sécurité maintenant.
Il pensa à l’Eurasienne. Presque tous.
Il désirait tant que Maree le croie. Les Dendariis, les Barrayarans – il ne s’attendait pas vraiment qu’ils comprennent. Mais cette fille… si seulement il pouvait briller à ses yeux. Il ne voulait pas d’autre récompense qu’un baiser. Il déglutit. Tu es sûr de ne vouloir qu’un baiser ? Quelque chose de chaud et d’inconfortable croissait sous sa ceinture trop serrée. Quelque chose qui se raidissait de façon gênante. Avec un peu de chance, elle ne le remarquerait pas. Ne comprendrait pas. Ne jugerait pas.
— Veux-tu… m’embrasser ? demanda-t-il humblement, la bouche sèche.
Il lui prit le gobelet et avala les dernières gouttes d’eau qui s’y trouvaient. Cela ne suffit pas à dénouer sa gorge serrée.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, haussant les sourcils.
— Pour… faire semblant.
C’était un appel qu’elle comprenait. Elle cligna des yeux mais, avec une assez bonne volonté, se pencha en avant pour toucher ses lèvres avec les siennes. Sa tunique bougea…
— Oh, souffla-t-il.
Il passa la main derrière son cou pour qu’elle ne le quitte pas tout de suite.
— S’il te plaît, encore…
Il l’attira à nouveau. Elle ne résista pas et ne répondit pas non plus mais sa bouche était hallucinante. Je voudrais, je voudrais… Il ne lui ferait aucun mal. Il se contenterait de la toucher, rien que la toucher. Machinalement, elle l’enlaça. Il sentait chacun de ses doigts frais, chacun de ses ongles. Elle écarta les lèvres. Il fondit. Le sang battait ses tempes. Brûlant, il se débarrassa de sa veste.
Arrête-toi. Arrête-toi tout de suite, bon sang. Mais elle aurait pu être son héroïne. Miles avait bien tout son harem. Lui… permettrait-elle plus qu’un baiser ? Pas une pénétration, sûrement pas. Rien qui pourrait la blesser, lui faire du mal. Rien qui pourrait ressembler de près ou de loin à un viol. Mais si elle l’autorisait à se frotter entre ces deux vastes seins, ça ne lui ferait sûrement aucun mal. Elle risquait juste d’être un peu étonnée. Il pourrait s’enfouir dans cette chair si douce, trouver sa délivrance aussi sûrement, plus sûrement qu’entre ses cuisses. Elle penserait sûrement qu’il était cinglé mais elle n’aurait pas mal. Il chercha à nouveau sa bouche, affamé. Il toucha sa peau. Oh oui. Il fit glisser sa tunique sur son épaule dénudant son corps pour ses mains avides. Sa peau avait la douceur de la soie. Il se débrouilla pour défaire en même temps sa propre ceinture. Ce fut un soulagement. Il était incroyablement, cruellement excité. Mais il ne la toucherait pas sous la taille, non…