Il la renversa sur le lit, la clouant au matelas, l’embrassant frénétiquement sur tout le corps. Elle émit un cri de surprise étranglé. Mark haletait. Soudain un spasme atroce le saisit. Une main invisible lui tordit les poumons. Quelque chose se referma sur lui.
Non ! Pas ça ! Ça recommençait, exactement comme l’an dernier quand il avait essayé…
Suffoquant, il roula sur lui-même abandonnant Maree. Une sueur glacée jaillit de chacun de ses pores. La main à la gorge, il essayait de respirer, d’avaler au moins une gorgée d’air. Il aurait voulu s’arracher la trachée-artère pour la brandir à l’air libre. Il parvint à prendre une inspiration asthmatique, faiblarde. Les souvenirs lui perforèrent le crâne avec une telle clarté qu’on aurait dit des hallucinations.
Les cris coléreux de Galen. Lars et Mok, lui obéissant, qui l’immobilisaient, lui arrachaient, ses vêtements comme si la raclée qu’ils venaient de lui infliger ne suffisait pas. Ils avaient renvoyé la fille avant de commencer ; elle avait couru comme un lapin. Il crachait du sang : un goût salé, métallique. La vibro-matraque qui s’approchait, qui le touchait là, là, le petit sursaut et le claquement. Galen, de plus en plus congestionné, l’accusant de trahison et de bien pire, déblatérant comme un malade sur les penchants sexuels supposés d’Aral Vorkosigan… Galen qui augmentait beaucoup trop la puissance de son engin. « Touche-toi. » La terreur qui se nouait au plus profond de lui, le souvenir viscéral de la douleur, de l’humiliation, des brûlures, des crampes… de son membre dressé à coups de décharges électriques et de l’éjaculation abominablement avilissante malgré tout cela. L’odeur de chair brûlée…
Il repoussa les visions et faillit s’évanouir avant de réussir à respirer une deuxième fois. Ouvrant les yeux, il découvrit qu’il n’était plus assis sur le lit mais par terre, enfoui entre ses bras et ses jambes tremblants.
La blonde, stupéfaite, à moitié nue, était couchée sur le matelas et le regardait.
— Qu’est-ce qui vous arrive ? Pourquoi avez-vous arrêté ? Vous êtes en train de mourir ?
Non, mais j’aimerais bien. Ce n’était pas juste. Il connaissait parfaitement l’origine de ce réflexe conditionné. Ce n’était pas un souvenir enfoui dans son subconscient, ce n’était pas quelque chose qui remontait à sa prime enfance. Cela s’était passé quatre ans auparavant. Une telle conscience, une telle lucidité n’étaient-elles pas censées vous délivrer des démons du passé ? Allait-il s’infliger ces spasmes à chaque fois qu’il tenterait de faire réellement l’amour avec une fille ? Ou bien était-ce simplement dû à l’extrême tension de ce moment particulier ? Si jamais la situation était moins tendue, moins culpabilisante, si jamais il avait le temps de faire vraiment l’amour et pas une petite branlette à la sauvette, alors peut-être qu’il pourrait triompher de ses souvenirs et de sa folie… Ou peut-être pas. Il lutta pour respirer encore. Ses poumons se remettaient prudemment à fonctionner. Courait-il vraiment le risque de suffoquer à mort ? Il était probable qu’une fois évanoui, les réflexes de son système respiratoire reprendraient le dessus.
La porte de la cabine glissa. Les silhouettes de Bothari-Jesek et Taura emplirent l’ouverture. Ce qu’elles virent fit jurer Bothari-Jesek. Taura se rua dans la pièce.
Maintenant. Il voulait s’évanouir maintenant. Mais son démon intérieur ne collabora pas. Il continua à haleter, replié sur lui-même, son pantalon autour des genoux.
— Qu’est-ce que vous faites ? gronda le sergent Taura.
Une voix de loup. Ses crocs luisaient aux coins de sa bouche dans la lumière tamisée. Il l’avait vue plusieurs fois déchirer la gorge d’un homme d’une seule main.
La petite clone s’assit à genoux sur le lit, l’air terriblement inquiet. Comme d’habitude ses mains essayaient de couvrir et de soutenir en même temps ses appendices corporels les plus notables. Comme d’habitude, ces appendices attiraient l’attention.
— Je voulais simplement boire un peu d’eau, geignit-elle. Je suis désolée.
Du haut de ses deux mètres quarante, le sergent Taura s’agenouilla aussitôt et lui montra les paumes de ses mains pour lui indiquer qu’elle n’était pas furieuse après elle. Mark se demanda si Maree pouvait comprendre une telle subtilité.
— Que s’est-il passé ? demanda Bothari-Jesek, la voix dure.
— Il m’a demandé de l’embrasser.
Le regard de Bothari-Jesek revint vers lui et sa tenue éloquente. Elle était aussi rigide qu’un arc bandé. Elle vint jusqu’à lui. Sa voix se fit presque inaudible :
— Avez-vous essayé de la violer ?
— Non ! Je ne sais pas. Je voulais juste…
Taura se leva, l’attrapa par les revers de sa chemise, le souleva et le cloua au mur de la chambre. Le sol se trouvait à un bon mètre sous ses doigts de pieds tremblants.
— Réponds clairement, espèce de… gronda-t-elle.
Il ferma les yeux et reprit son souffle. Il répondrait.
Oui. Mais pas parce que les femmes de Miles le menaçaient. Pas pour elles. Il répondrait à cause de la deuxième humiliation que lui avait fait subir Galen, un viol d’une certaine façon plus mortifiant encore que le premier. Quand Lars et Mok, inquiets, avaient finalement persuadé Galen d’arrêter, Mark était dans un tel état de choc qu’il avait eu un arrêt cardiaque. Au beau milieu de la nuit, Galen avait dû amener son clone si important à son chirurgien personnel : cet homme qu’il avait forcé à accomplir ses desseins, cet homme qui avait administré drogues et hormones à Mark afin que sa croissance soit identique à celle de Miles. Galen avait expliqué les brûlures en annonçant au médecin que Mark se masturbait en secret avec une vibro-matraque, dont il avait accidentellement mal réglé la puissance. En raison des spasmes musculaires causés par les décharges électriques, avait expliqué Galen, Mark avait été incapable de le débrancher. Ses cris avaient finalement attiré l’attention. Le docteur s’était mis à ricaner. Plus tard, alors même qu’il se trouvait seul avec lui, Mark n’avait pas osé démentir la version de Galen. Pourtant le docteur avait vu les traces de coups, les ecchymoses, il avait dû comprendre que cette histoire n’était pas vraie. Mais il n’avait rien dit. Rien fait. Et Mark avait accepté ses soins. C’était cette acceptation, sa propre faiblesse et ce ricanement qui lui avaient fait le plus mal. Il ne pouvait, ne voulait pas laisser Maree quitter cette chambre en emportant un fardeau similaire.
Avec des phrases courtes, hachées, il décrivit exactement ce qu’il venait d’essayer de faire. À mesure qu’il le racontait, tout cela semblait terriblement laid alors que c’était la beauté de Maree qui l’avait bouleversé. Il garda les yeux fermés. Il ne mentionna pas son accès de panique et n’essaya pas d’expliquer Galen. En lui, tout se contractait mais il disait la vérité la plus dépouillée. Lentement, à mesure qu’il parlait, le mur lui écrasa moins le dos, ses pieds retrouvèrent le contact avec le sol. La pression sur sa chemise disparut et il osa ouvrir les yeux.
Il faillit les refermer immédiatement tant le mépris de Bothari-Jesek lui fit mal. Voilà, il y était arrivé. La seule qui avait été presque sympathique avec lui, presque gentille, la seule qui avait failli devenir une amie, le contemplait avec rage. Il venait de s’aliéner la seule personne qui aurait pu parler en sa faveur. Ça faisait mal, atrocement mal, d’avoir si peu et de le perdre.