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— Quand Taura a annoncé qu’il lui manquait encore une clone, cracha Bothari-Jesek, Quinn nous a dit que vous avez insisté pour raccompagner celle-ci. Maintenant, nous savons pourquoi.

— Non. Je n’avais pas l’intention… de… Elle voulait vraiment boire un verre d’eau et c’est tout.

Il montra le gobelet vide.

Taura lui tourna le dos, s’agenouilla à nouveau près du lit et s’adressa à la blonde avec gentillesse.

— As-tu mal ?

— Je vais bien, fit-elle d’une voix chevrotante en remontant sa tunique sur son épaule. Mais cet homme était vraiment malade.

Elle le contempla avec une inquiétude étonnée.

— Ça paraît évident, maugréa Bothari-Jesek.

Elle haussa le menton et son regard cloua Mark à la paroi.

— Vous êtes confiné dans vos quartiers, monsieur. Vous avez à nouveau droit à un garde devant votre porte. N’essayez même pas de sortir.

Je n’essaierai pas.

Elles emmenèrent Maree. La porte glissa derrière elles et se ficha dans ses taquets comme le couperet d’une guillotine. Il roula sur son lit étroit, tremblant.

Deux semaines encore jusqu’à Komarr… Il aurait vraiment voulu être mort.

11

Mark passa ses trois premiers jours de réclusion à déprimer au lit. Il avait entamé sa mission héroïque pour sauver des vies. Elle en avait détruit. Il compta et recompta les cadavres, un par un. Le pilote de la navette. Phillipi. Norwood. Le soldat de Kimura. Sans parler des huit qui avaient été gravement blessés. Des gens qui n’avaient pas eu de noms quand il avait imaginé tout ça. Et puis, il y avait aussi tous les Bharaputrans anonymes. Le garde de sécurité moyen sur l’Ensemble de Jackson n’était qu’un pauvre gars qui essayait de gagner sa vie. Il se demanda, de plus en plus morose, si, parmi les morts, il n’y en avait pas certains avec qui il avait plaisanté ou discuté à l’époque où il était à la crèche. Comme toujours, les petites gens ne formaient qu’un tas de viande anonyme.

Ceux qui détenaient le pouvoir, ceux qui pouvaient être tenus pour vraiment responsables, ceux-là s’en sortaient libres et intacts, comme le baron Bharaputra.

Les vies des quarante-neuf clones valaient-elles celles des quatre morts dendariis ? Apparemment, les Dendariis ne le pensaient pas. Ils n’étaient pas volontaires pour cette mission. Tu les as trompés pour les envoyer à la mort.

Soudain, une évidence terrible l’ébranla. Les vies ne s’additionnaient pas, ne se retranchaient pas comme des chiffres. Chacune était un infini.

Je ne voulais pas que ça se passe ainsi.

Et les clones. La blonde. Lui plus que tout autre savait qu’elle n’était pas la femme mature qu’elle paraissait être… malgré son physique extravagant ou justement à cause de ce physique extravagant. Le cerveau de soixante ans qui aurait sans nul doute été transplanté dans un tel corps aurait sûrement su comment l’utiliser. Mais Mark avait une vision beaucoup trop nette de la fille de dix ans qui vivait dans ce corps. Il n’avait pas voulu l’effrayer ou la blesser. C’était pourtant exactement ce qu’il avait fait. Il aurait voulu lui plaire, faire que son visage s’illumine. Comme ils s’illuminent pour Miles ? se moqua sa voix intérieure.

Attendre des clones qu’ils soient heureux de ce qu’il avait fait pour eux était ridicule. Il devait oublier ce fantasme. Dans dix ans, dans vingt ans, ils le remercieraient peut-être d’être en vie. Ou pas. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Je suis désolé.

Le deuxième jour, une idée fixe commença à l’obséder : il était le réceptacle idéal pour le cerveau de Miles. Etrangement, mais de façon assez logique, il ne craignait pas une décision pareille de la part de Miles. Mais Miles n’était pas vraiment en position d’opposer son veto à ce plan. Quelqu’un pouvait avoir l’idée qu’il serait plus facile de transplanter le cerveau de Miles dans le corps vivant et chaud de Mark plutôt que d’essayer péniblement de réparer une poitrine explosée. Sans parler des traumatismes dus à la cryogénisation. Cette perspective le terrifia à un point tel qu’il eut envie de se porter volontaire juste pour qu’on n’en parle plus.

Une seule chose lui évita de sombrer dans la débilité : tant qu’on ne retrouvait pas la cryo-chambre, cette menace restait assez vague. Mais ils finiraient bien par la récupérer un jour. Dans l’obscurité de sa cabine, la tête enfouie sous l’oreiller, il lui vint à l’esprit qu’il aurait aimé qu’une personne au moins ait du respect pour lui, pour sa tentative de sauvetage des clones. Et cette personne était Miles.

Voilà une possibilité que tu as éliminée, non ?

Le seul sursis à cette incessante torture mentale lui était apporté par la nourriture et le sommeil. S’empiffrer d’un plateau-ration entier l’hébétait assez pour qu’il se mette à somnoler pendant un temps plus ou moins long. Désirant par-dessus tout l’inconscience, il supplia le Dendarii qui lui passait ses plateaux trois fois par jour de lui donner du rab. La demande semblait inoffensive, l’homme accepta sans trop de difficultés.

Un autre Dendarii lui avait apporté un assortiment de vêtements propres appartenant sans doute à la garde-robe personnelle de Miles. Cette fois-ci, tous les insignes avaient été soigneusement enlevés. Le troisième jour, Mark renonça à boutonner le pantalon d’uniforme de Naismith et se contenta de porter un treillis ample. Ce fut à cet instant qu’il eut son inspiration.

Ils ne pourront pas me faire jouer le rôle de Miles si je ne ressemble pas à Miles.

Après cela, les événements s’embrouillèrent dans sa tête. L’un des gardes s’irrita tellement de ses incessantes demandes de nourriture qu’il amena une caisse entière de rations qu’il jeta dans un coin en disant grossièrement à Mark de ne plus l’emmerder avec ça. Une fois seul, l’imagination débordante de Mark se déclencha. Il avait entendu parler de prisonniers qui s’étaient échappés de leur cellule en creusant un tunnel avec une cuillère. Pourquoi pas lui ?

Ainsi, malgré l’énormité de cette tentative – énormité dont il était conscient à un certain niveau –, celle-ci lui donnait un but. L’interminable voyage vers Komarr lui parut soudain trop court ; les longues heures passées dans la solitude de sa cabine ne suffisaient plus. Il lut les fiches de nutrition. S’il maintenait une inactivité maximale, un seul plateau fournissait la ration nécessaire pour une journée. Tout ce qu’il consommait après cela se transformait automatiquement en non-Miles. Quatre plateaux devaient produire un bon kilo de masse corporelle, s’il comprenait ce qu’il lisait. Un seul point noir : c’était toujours le même menu…

Il n’avait pas suffisamment de temps pour mener à bien son projet. Néanmoins, dans son corps ratatiné, chaque kilo supplémentaire ne pouvait se cacher. Vers la fin du voyage, paniqué à l’idée que le temps lui manquait, il mangea continuellement, jusqu’à ce que la douleur le force à arrêter. Cette douleur lancinante se mêlait au plaisir, à la rébellion et à la punition, se combinait à eux pour se transformer en une expérience étrangement satisfaisante.

Quinn entra sans frapper et fit passer d’un vif revers de main les lumières à pleine puissance.

— Arggh…

Mark sursauta et se couvrit les yeux. Tiré de façon déplaisante d’un sommeil déplaisant, il roula dans le lit. Il risqua un œil vers le chrono mural. Quinn était venue un demi-cycle plus tôt que prévu. S’ils se trouvaient déjà en orbite autour de Komarr, cela signifiait que les Dendariis avaient poussé leurs navires à la vitesse maximale. Oh, au secours.