— Allez, dites-moi ce qu’a encore imaginé ce petit morveux ? Je l’entends d’ici : je pensais que vous seriez ravi de me voir utiliser mon initiative, monsieur. À combien se monte la facture, cette fois-ci ?
— Il n’a rien imaginé, marmonna Quinn. Mais la facture va être énorme.
L’air froidement amusé disparut tandis qu’il examinait le visage gris de Quinn.
— Oui ? dit-il au bout d’un moment.
Quinn posa les deux mains sur le bureau, pas pour donner de l’emphase à son propos, se dit Mark, mais parce qu’elle avait besoin de se soutenir.
— Illyan, nous avons un problème. Miles est mort.
Illyan accueillit ceci dans un silence de plomb. Soudain, il fit brusquement pivoter sa chaise. Les trois autres ne voyaient plus que l’arrière de son crâne. Quand il se retourna, les rides de son visage avaient changé : ce n’étaient plus des sillons en creux mais en plein. On aurait dit une multitude de cicatrices.
— Ce n’est pas un problème, Quinn, murmura-t-il. C’est un désastre.
Il posa avec beaucoup de soin ses mains à plat sur le bureau noir. Ainsi, voilà où Miles a piqué ce geste, songea absurdement Mark.
— Il est congelé dans une cryo-chambre.
Quinn se lécha les lèvres : elles étaient aussi sèches que du papier.
Illyan ferma les yeux. Ses lèvres bougèrent. Marmonnait-il des prières ou des jurons ? Mark n’aurait su le dire. Il reprit la parole avec douceur :
— C’est ce que vous auriez dû dire d’abord. J’en aurais déduit le reste logiquement. (Il rouvrit les yeux.) Bon, que s’est-il passé ? Ses blessures sont-elles très graves ? La tête n’a pas été touchée au moins ? A-t-il été bien préparé ?
— J’ai aidé à faire la préparation moi-même. Dans des conditions de combat. Je… je pense qu’elle a été bonne. On ne peut rien savoir jusqu’à ce que… Il a reçu une très vilaine blessure à la poitrine. D’après ce que j’ai pu voir, il est intact à partir du cou.
Illyan respira, avec soin.
— Vous avez raison, capitaine Quinn. Ce n’est pas un désastre. Juste un problème. Je vais alerter l’Hôpital Militaire Impérial à Vorbarra Sultana afin qu’ils se préparent à recevoir leur patient vedette. Nous pouvons transférer la cryo-chambre sur mon courrier rapide immédiatement.
Babillait-il autant par soulagement ?
— Euh… fit Quinn. Non.
Illyan se toucha délicatement les tempes comme si la migraine le gagnait.
— Finissez votre histoire, Quinn, dit-il d’une voix étouffée et menaçante.
— Nous avons perdu la cryo-chambre.
— Comment peut-on perdre une cryochambre ?
— C’était une portable. (Le regard assassin d’Illyan lui fit poursuivre son rapport à toute allure.) Elle a été abandonnée en bas dans la pagaille. Chaque navette pensait que c’était l’autre qui l’avait. Un problème de communication. J’ai vérifié, pourtant, je le jure. Le médic qui convoyait la cryochambre a été coupé de sa navette par les forces ennemies. Il s’est débrouillé pour avoir accès à un service d’expédition commercial. Nous pensons qu’il a expédié la cryochambre.
— Vous pensez ? Dans un moment, je vous demanderai de quelle mission il s’agissait. Dans un moment… Où l’a-t-il expédiée ?
— C’est là le problème : nous n’en savons rien. Il a été tué avant de pouvoir faire son rapport. La cryochambre peut être à peu près n’importe où maintenant.
Illyan se renfonça sur sa chaise et se frotta les lèvres.
— Je vois. Quand ceci s’est-il passé ? Et où ?
— Il y a deux semaines et trois jours sur l’Ensemble de Jackson.
— Je vous avais envoyés sur Illyrica via la Station Vega. Par quel tour de passe-passe vous êtes-vous retrouvés sur l’Ensemble de Jackson ?
Debout, en posture de repos réglementaire, Quinn fit un résumé bref et gêné des événements survenus au cours des quatre dernières semaines depuis leur séjour sur Escobar.
— Il y a un rapport complet avec tous nos enregistrements et le journal personnel de Miles là-dedans, monsieur.
Elle posa un cube de données sur le bureau.
Illyan le contempla comme un serpent. Il n’esquissa pas le moindre geste pour s’en saisir.
— Et les quarante-neuf clones ?
— Toujours à bord du Peregrine, monsieur. Nous aimerions les débarquer.
Mes clones. Qu’est-ce qu’Illyan allait faire d’eux ? Mark n’osa pas le demander.
— Le journal personnel de Miles est, si j’en crois mon expérience, un document parfaitement inutile, observa Illyan. Ce garçon n’aime pas laisser de traces derrière lui.
Là-dessus, il se tut et se leva pour arpenter la petite pièce. La façade réservée craqua subitement : un sale rictus aux lèvres, il pivota soudain et écrasa son poing à s’en briser les os sur le mur en hurlant.
— Quel petit con ! Faire de ses funérailles une foutue farce !
Il leur tournait le dos. Quand il reprit sa place derrière le bureau, son visage était blafard et dur. Il s’adressa à Bothari-Jesek.
— Elena, il est clair que je vais devoir rester ici à Komarr, pour l’instant, afin de coordonner les recherches de la SecImp. Je ne peux pas me permettre de perdre encore les cinq jours de voyage de retour sur Barrayar. Bien sûr, je… rédigerai le rapport de disparition au combat du lord lieutenant Vorkosigan et je l’enverrai immédiatement au comte et à la comtesse Vorkosigan. Je ne supporte pas l’idée qu’un subalterne va le leur transmettre mais il n’y a pas d’autre moyen. Accepterais-tu, et c’est une faveur personnelle que je te demande, d’escorter lord Mark à Vorbarr Sultana et de le conduire chez eux ?
Non, non, non, hurlait Mark silencieusement.
— Je… préférerais ne pas aller sur Barrayar, monsieur.
— Le Premier ministre aura des questions auxquelles seul quelqu’un qui était là-bas pourra répondre. Tu es le messager idéal pour un problème d’une telle… délicatesse. Je peux t’assurer que ce ne sera pas une partie de plaisir.
Bothari-Jesek semblait prise au piège.
— Monsieur, je dirige un vaisseau. Je ne puis abandonner le Peregrine. Et, à franchement parler, je n’ai guère envie d’accompagner lord Mark.
— Je te donnerai tout ce que tu désires en échange.
Elle hésita.
— Tout ?
Il opina.
Elle jeta un regard à Mark.
— J’ai donné ma parole que tous les clones de la maison Bharaputra seraient emmenés dans un endroit sûr… et humain, là où les Jacksoniens ne pourront pas leur mettre la main dessus. Etes-vous prêt à faire cela pour moi ?
Illyan se mâcha les lèvres.
— La SecImp peut leur procurer de nouvelles identités, évidemment. Aucun problème là-dessus. Mais leur trouver un endroit sûr risque d’être un peu plus compliqué. Mais oui, nous nous occuperons d’eux.
Nous nous occuperons d’eux. Que voulait dire Illyan ? Malgré tous leurs autres vices, les Barrayarans ne pratiquaient pas l’esclavage.
— Ce sont des enfants ! s’exclama Mark. Vous devez vous souvenir que ce ne sont que des enfants.
Ce n’est pas si facile de s’en souvenir, aurait-il voulu ajouter mais le regard de Bothari-Jesek l’arrêta.
Illyan le regarda à peine.
— Dans ce cas, je demanderai conseil à la comtesse Vorkosigan. Rien d’autre ?
— Le Peregrine et l’Ariel…
–… doivent rester en orbite autour de Komarr pour l’instant. Ils seront en quarantaine. Pas de communications, rien. Mes excuses à vos troupes mais elles devront s’en accommoder.